La mue (extrait)

 

                                                                       CHAPITRE  UN

Début septembre 2020 :

J’ouvre la porte de la maison, pose mon sac dans l’entrée. Nous avons essayé de lui donner une condition. Vieille entrée -certes- mais vintage et large. Accueillante malgré le carrelage marron des années soixante-dix. A l’instar des penderies qui nous incitent à passer devant sans les regarder.

Allégorie de notre vie, cette entrée. Vintage, accueillante mais impossible de s’y sentir bien. On y passe sans s’y arrêter ou seulement parce que nous y sommes obligés. Mais nous n’avons pas toujours vécu là.

Dans la cuisine, je me sers un verre de vin. Je regarde par la fenêtre. Le jardin est magnifique, grand, tondu, des haies, des fleurs, des parterres de fleurs, des chaises, tables, avec ou sans auvent, avec ou sans modernité, chacun sa place, cosy sous l’immense sapin, un petit vent dans le dos, éloigné de la maison ou posé autour de la grande table, conviviale, au milieu de l’espace, habitant ainsi tout l’espace, en vue. Il me faut décider.

Je descends les marches et j’allume une cigarette, seule liberté qu’il me reste, plaisir momentané, celui-là m’appartient.  J’ai considérablement augmenté ces moments de connivence avec mes lèvres ces dernières semaines. La main qui fait et refait ce geste combien, cent fois par jour ? Aspirer la fumée donne l’illusion de faire quelque chose de plaisant, d’important, de sensuel. Oui c’est cela, ma vie manque de sensualité.

Ou mes lèvres, privées de baisers. Pour une fois la maison est bien rangée, c’est reposant. Pas de chaussures échouées sur le sol, de mouchoirs abandonnés sur la table, de boite de lait vide trônant sur la table de la cuisine.

J’ai un peu de temps avant que les enfants ne rentrent de l’école. Des semaines que j’arbore mon air triste, que mes pieds avancent sans moi, machinalement.  Dehors je ne vois plus rien, je ne parle plus, ni aux gens dans le village, ni dans les magasins, ni à moi-même d’ailleurs. Je suis vide.

Ils s’y sont fait. Ils savent, maintenant. Les amis, les connaissances peut-être même la famille. Je perds du poids à la vitesse de la lumière, alors j’ai le choix entre deux  projections : malade ou quittée. Un peu des deux mon Capitaine ! Ça me rend malade.

Le cendrier se remplit, trop vite. Finalement j’ai choisi la chaise en bois verte, dos à la maison, vue sur tout le jardin, repeinte ce printemps par mon fils et moi. Peu ragoûtant ce monticule de petits bâtons jaunes. Ce n’est pas grave, je fais comme si je ne les avais pas vus. Un deux trois soleil. Je ne me retourne pas. Il fait bon en ce début d’automne, je suis assise dans le jardin. Tout est tranquille, plaisant, le jardin est beau, beaucoup de travail et d’arrosage. J’avais pensé y organiser une grande fête avec des manges-debout, un énorme barbecue, des seaux remplis de glaçons pour les boissons et des amis, leurs enfants, s’adonnant tour à tour au trampoline ou au bac à sable. Ou debout dans l’herbe à discuter, palabrer, se prenant  très au sérieux, leur sandwich saucisse à la main, les lèvres barbouillées de ketchup. Je laisse tomber mes illusions, les amis ne sont jamais venus puisque je ne leurs parle plus. Assise là sur mon fauteuil vert, j’essaie encore de trouver les morceaux du puzzle. J’essaie de réaliser. Et je l’attends. Il va rentrer et ce sera comme avant. C’est ce que j’entrevois. Car mon cerveau se refuse à collaborer. Aucune logique dans les informations qu’il a reçu. Je me retrouve donc seule avec mon corps, à fumer et fumer encore.

« Tu te laisses mourir de faim », me dit ma meilleure amie, mon Amie, dans une métaphore toute fugace. Pas faux. Une mort lente et programmée. Mais alors, dans une descente aux enfers tout droit vers le fond de la piscine. Ou même là le feu rugit encore. Cela ne fait aucun doute. C’est extrêmement douloureux, incompréhensible. Comme un bug dans le cerveau. Les nouvelles choquantes essaient de se frayer un chemin, mais aucun programme pour les récupérer. Elles restent dans les larmes de la mémoire cash. La déception pointe le bout de son nez, hésitante. Vérité impossible à avaler pour le moment. Tient donc !  C’est parce qu’il manque des bouts de vérité probablement. Il en manque, c’est certain.

Il y a dans ce « c’est la fin, je te quitte », plus de choses qu’il n’y paraît.

Il y a la disparation totale du programme. Un virus qui vient tout détruire, enlaidir. Obsolète et désormais inutile. Ce qui fut, n’est plus. Nous sommes archivés avec ses vieilles affaires d’avant, de l’enfance, de l’adolescence, des premiers émois, des autres mariages, des affres, des coups durs, des joies de bord de mer, au fond d’une malle rangée dans un vieux grenier poussiéreux, dans un cabanon délabré au milieu d’une forêt sombre, inhabitée, gardée par des souvenirs en construction eux même nourris par une nouvelle vie pimpante. Aucune chance de rédemption. Les souvenirs qu’il se fabriquent désormais sont voraces et se soutiennent de l’échec de notre union et des infortunes que l’on préfère oublier, qui nous ont heurtées, peu importe qu’elles n’aient pas été inhérentes au couple. La construction passe par le piétinement des difficultés plutôt que par leur compréhension.  Sur l’hôtel du bonheur, on sacrifie même un peu d’humanité. L’autre n’a qu’à se débrouiller avec ses souvenirs, au fond d’une malle, dans un vieux grenier poussiéreux, dans un cabanon…

Nous sommes probablement nombreux à faire cela.

Ou, il y a apparition d’un nouveau programme. Puisque nos enfants nous imposent de rester des adultes responsables et solidaires. Quelques lignes d’écriture d’un code tout à fait nouveau, inoffensif et visionnaire pourrait tout à fait faire l’affaire.

Noël 2020.

Les enfants et moi avons pris le train. Direction le Cher. Sympa ce voyage avec un arrêt à Paris. Malgré les masques.

Ma marraine et son mari nous apportent des cadeaux entre gare de l’Est et gare d’Austerlitz. Un peu de Noël entre deux gares, deux confinements, deux pays, résistance!  Derrière nos masques transpiraient de l’amour. Des mois que l’on ne s’est pas vu.  Alors on se parle avec des regards doux, on prend soin les uns des autres en félicitant ce moment. Une heure entre les deux gares. Métro avec les enfants, chouette souvenir. Des touristes.

Quand ils vont chez leur père, je sens une délivrance, un peu de temps pour moi, après quelques heures je peux enfin commencer à profiter. Et puis parfois, tard le soir, après avoir écrit quelques heures, tout à coup je les cherche autour de la table, mon ventre se sert, ai-je fait ce que je pouvais, étaient-ils heureux avec moi, à faire leurs devoirs, assis tous ensemble ? Les trois mousquetaires font équipe. Et je sais que D’Artagnan leur manque. Chez lui c’est le jeu, les cadeaux, la détente. Chez moi, les études, les activités, le rythme, les règles, l’éducation… Je fais ce que je peux et pourtant j’entends mon plus jeune fils me dire « je préfère papa à maman ». Heureusement que je suis solide. Alors je lui réponds qu’il a le droit, qu’il n’est pas obligé de m’aimer. Et puis j’ajoute que je ne suis pas sure qu’il le pense vraiment. Sa pensée est momentanée je crois, spontanée aussi. On a passé beaucoup de temps ensemble, école à la maison, contraintes, alors même si l’on rigole, que le ton peut être léger, ce monde est tout à coup déséquilibré. Ils n’ont pas vu D’Artagnan depuis plus d’une semaine et de toute façon ce foutu bagarreur est un héros. Ma colonne doit tenir, vertébrale.