Marie-Antoinette

J’y ai enfourné tous mes petits pains,

le levain, la farine, les traces de couteau et le reste,

toastés, servis grillés et posés sur la table.

Nappe blanche et fleurs allumées,

quoi de plus normal, pour une œuvre chaude et odorante.

Un petit pompon de croûte de mie entouré d’amour et de passion,

comme au théâtre, j’apporte tout sur un plateau.

Je traverse le couloir aux murs blancs et froids, du plâtre s’en échappe,

il ne veut pas se faire prendre, peur d’être transformé en statue.

Alors je marche sans regarder autour de moi,

ne pas être tentée de voler la matière,

pour en faire don à un Dieu plâtrier.

La porte devant moi est ouverte et je sens déjà de l’autre côté,

les odeurs de tabac froid.

J’adore cet endroit, les coulisses, là où les acteurs tremblent, s’assemblent, suent

le terrible avant,

et pleurent,

le formidable après.

Alors je suis là, avec mon plateau de petits pains,

j’en mangerais bien un,

derrière, c’est le bazar et les costumes trop grands,

plein de couleurs somptueuses et pâles à la fois,

les diamants de leurs rôles,

le maquillage si prononcé qu’il en fait peur,

au pinceau, devant les miroirs à boules de planète,

je sens la tension et mes petits pains aussi.

Que j’aime,

ces visages poudrés en détention,

prison de grâce et de don,

ces mains qui massent les épaules,

aident à élever les rôles, ces attentions,

« passe moi un petit pain, j’ai faim. »

Fais-moi rire, détend ma mâchoire, regarde-moi,

aide-moi, aime-moi.

Oui c’est bien moi, c’est bientôt à moi, je feins.

Quelqu’un a vu mon accessoire, ma plume, ma canne ?

Ou est la « stage manager », bon sang! Valéry?

« Yes, right here, my Dear ! ».

Sourire, visage détendu, des bras de louve,

Valéry sait tout, brise tout, arrange tout,

vous pousse aussi.

Chéri(e), c’était magnifique,

tu as chanté encore mieux qu’hier!

Esquiver les entrées et les sorties, regarder par le rideau,

la scène en bois passé, des pas, des danses, des exploits,

risqués à la nudité de chacun.

Mes petits pains et moi, on sert,

on desserre, on vole et on sourit.

Je les imagine d’ailleurs, les souris,

celles qui se dandinent avec leurs petites fesses,

de jour comme de nuit,

qui veulent piquer mes petits pains.

Quand les lumières s’éteignent,

elles arrivent, une habitude, une place.

La nuit, elles entrainent.

Car elles aiment,

les odeurs de peaux refroidies,

de tissus trainés dans la boue des loges,

les accessoires de plateau utilisés et réutilisés.

Elles aiment

ce qui donne, ce qui se rend,

ce qui ajoute, un peu d’humanité,

dans cette vie de péteux.

Elles font tomber les pots à crayons de Kohl,

pour des yeux noircis d’efforts orgasmiques.

Car il s’agit bien de cette explosion,

quand tous,

main dans la main,

viennent chercher leur pitance,

saluer la foule qui les a dévorés ou ignorés,

s’est léchée les babines. Tant de clap clap,

ne peut mener qu’à y revenir.

Mes petits pains ont refroidi d’ailleurs, il n’en reste presque plus.

Je croque car la faim me tiraille, elle tire sur tout ce qui bouge.

La violence a faim, comme eux,

elle veut exister à la fin.

Alors

elle passe à l’acte, passe un pacte,

acte, prend acte, s’entracte, traque et unit.

Costumes, maquillage, rôles, performances,

la grande mascarade d’un temps.

Où l’on sert des petits pains, pas de la brioche.

Faites donc revenir Marie Antoinette et sa caboche!

Que l’on puisse tous commander

à la Conciergerie, nos plats, nos petits pains et nos pioches !

Rejouer enfin nos rôles d’orphelins!

Pas de la royauté non, de la Liberté!

Les souris le savent dans leurs nuits dénudées,

elles attisent les hommes en chemises blanches débraillées,

prêt à s’encanailler du cul-ot d’un renouveau.

Le peuple qui a fait tomber des têtes,

fera tomber les masques et les plumes!

Je m’installe cette fois, prête à envoyer mes petits pains,

dans les mains des orphelins,

faire partie du dénouement,

du haut de mes dix-sept ans.