El Padre

Frédéric Chopin, concerto pour piano No 2 en Fa mineur, Op.21: II. Larghetto

Ouverture.

Les violons puis les vents.

Chaque matin, la lumière minérale s’éprend de l’apprenti. La gueule de l’Aube en maçonnerie. Elle enfonce sa main dans les strates de la terre et peigne les cheveux, lascivement endormis.

La falaise se réveille, d’une fraîcheur sans bruit, dans une délicieuse projection de poussières. Partout dans sa roche, elle rêve et se volcanise .

Entrée du piano

Il raconte, les violons suggèrent.

Attendre la complainte du piano.

Cystes et valérianes jouent aux feux de broussailles, qui déjà se gorgent d’invasive ambroisie. Immortelle eau de vie, incendie en embuscade, il faut tremper la nuque de frissons, suer l’eau qui éteint les flammes. C’est la rosée devant le soleil levant.

Il fait si chaud, si vite.

Déjà sur les pentes, les yeux ensommeillés s’étirent, ils n’osent ouvrir le jour, plein de cendres. Une clarté surprenante les aveugle. Les animaux s’attardent à courir dans les champs sablonneux. Un nouveau né, fort et vieux se cache dans la pénombre, sous le cèdre du Liban. Dans son lit, un printemps aux figues de barbarie le pique de fruits succulents. L’apprenti se tord et sort de sa nuit, chaque jour un peu plus vivant.

Les muscles se plient et s’enduisent. Bientôt, il lui faudra convoler lui aussi, se protéger des rayons brusques et calcinés, qui piqueront à merveille le sol et sa peau, se lover dans les dédales ruisselants des pluies du soleil, entre le lit du torrent et les rochers coupants, se faufiler dans les sentiers bordés de genêts, sans égratigner les raccourcis enjambés.

La journée est la falaise, la fournaise est l’océan.

Le jour s’écoulera comme une ardente et puissante promenade, à travers coteaux et vallées.

A peine perdue, à ventres salés, il faudra apprendre à lever la tête, à regarder le thym et les mimosas. Tout sera là à porter de bras, pour se réveiller d’une nuit étoilée et marcher sans se retourner vers un céleste paysage d’Azalées.

Dès que la journée sera là, la falaise l’entourera de ses bras. Elle le sait, se prépare, le peut, l’espère, c’est séculaire, la raison de sa présence ici: embrasser l’aurore qui s’avance à petit pas et l’empêcher de trébucher sur les pierres de phosphates blanches, la chute lui serait fatale. Il faut que l’Aube puisse la traverser, chaque soir et revenir chaque matin, l’ériger, ad vitam aeternam.

L’une jalonne la destinée de l’autre qui en dessine les contours. Elles se ramifient et s’enracinent loin dans les veines, dans les capitales du monde, dans la cour des miracles, dans le jasmin délicat.

Pour l’heure, elles ne sont pas encore tout à fait réunies.

On distingue le sang et la cerise, le carmin et la rose, l’emprise de l’écarlate sur les lèvres de framboise que le pourpre illumine avec tant de douceur. Mais pas encore le trait de lumière. Rien n’est trop beau en ce monde, tout est noisettes et amandes. Demandez à l’enfant qui le voit, la bouche ouverte au vent.

C’est l’heure où la voix ne dit plus rien. Les bruits se sont tus.

Il restait tant à rire, pourtant.

En son temps, alors. Un autre festin.

Une autre vie, peut-être.

Ce festin là sera triste et joyeux, on fêtera des adieux.

Salves ! Rencontre du piano et des violons, vents tout en éclairage.

Piano endimanché de pleurs.

El Padre meurt sa demeure.

Vue de la mer, la falaise est délicieusement ourlée. On pourrait la toucher de bout en bout, glisser le long de son dos, sans une seule fois effrayer ses courbes ravinées.

Les touches du piano glissent pour rattraper l’angle qui tombe à l’eau. De leurs doigts enlevés, elles soutiennent la descente, tout en retenue, vers un autre fief, reflet des terres de son enfance. Tendres comme du sang, pour adoucir l’entrée, dans les eaux profondes, elles se font miel et le déposeront au fond, en sucre de douleur, ce sera decrescendo, lent, très lent, pour ne pas décomposer les os trop tôt.

Là ou personne n’ira plus le chercher. Là ou les couleurs n’osent même plus se présenter. Là où les seuls être vivants qui existent, hantent les rêves des embarcations échouées.

L’emmener en dentelle, au fond, jusque dans les jupes de « La Mama ». La chaleur du girond maternel, embué de larmes de désespérance, banni de tout espoir de guérison, adossé au mur du son, sans musique.

Son enfant a beaucoup pleuré, elle le sait.

C’est elle, la désespérée. C’est elle, étirée en quinconce dans un lit trop étroit. Cet écartèlement l’a brisée, il y a bien longtemps. Elle est plus jeune que son propre fils, mort dans ses bras. Elle est un kyste qui a renforcé sa peau pour survivre et le nourrir, mais l’intérieur est purulent et l’a fatiguée de maux, bien trop grands pour une seule petite maman.

Alors Padre, toi qui part le premier, ne lui en veut pas à la Mama, car pour nous toutes, elle est la preuve que si l’on se bat, on reste debout ici-bas. Même quand le sort sirote sa paille dans un grand verre cuisant, tous les étés trop froids. Parfois les mères s’attirent les foudres, dans un champ écorné d’orages et leur parapluie ne suffit pas à protéger la cage. Elles n’ont que cela, un champ de vision si rond, si enfermé, si doré.

Devant Dieu et sous leur drap, il ne faut point leur en vouloir. Toute les femmes du monde se concertent, avant de devenir mère, mystiquement ou en cachette. Cela ne veut pas dire que l’enfant leur soit envoyé, mais bien que leur ventre était d’accord et c’est déjà, en soi, un miracle de corps. Qu’elles en aient ou non l’envie, elles sont mères de chair et de sang, elles sont là pour toi, toujours, au moindre coup de vent, un petit peu, en soin. Belle, toujours, belle. Une mère est toujours belle, quelque soit sa laideur.

Elle pose sa tête sur ses genoux, pour la dernière fois.

Fin de toi.

Les ombres, au loin, dans leur voile noire et fluide, cheminent, muettes et dociles, leurs pieds légers se permettant un tout petit pas de côté, danse de liberté. Très lentement, sur le sentier des écrevisses, aux pinces de velours, la procession suit le cercueil.

Oui c’est le moment.

Bientôt elles enlèveront l’exosquelette, celui-là même qui les empêchait de voler.

C’est la mue.

El Padre n’est plus. Elles vont pouvoir grandir, enfin!

Le chemin des pêcheurs et de ses roses, arpente, les pentes, de vices et d’amour, soutient l’arbre qui ne verra plus son ami, assis à fumer sa pipe en cadence, en toute saison.

El Padre, celui qui laissait sa chair sur les feuilles des bourgeons, son odeur sur les embruns de l’hiver, son sourire dans le rayon de la lune en carnaval, son verre de vin enivrant aux bêtes de tous bords, a cassé sa pipe et s’en est allé.

Elles, deviennent femmes. Ne pas faire trop de bruit, trop d’envie, attendre la permission, d’emmener le mort. Le soleil jauni d’or et d’années de folies . El Padre.

Le cercueil suit, les voiles forment des notes de musiques, au loin, vue de la mer. Des noires et des croches, en cercle, qui se prennent la main, telles des sorcières en magie.

Tout devant, sa femme et sa fille. Le mari, le père, vient de partir. Le Padre, le doux, le sauvage, le piquant, le sage, n’a pas résisté à la clarté de cette boréale, qui l’a rappelé.

On devine le poids des ailes qui s’envolent. On devine le poids des maux qu’il a laissés, dans le cendrier, dans son verre d’eau, dans sa peau.

Le déposer dans tous les espaces. Le disséminer au quatre coins du monde et souffler sur ses cendres. Tourner autour, virevolter de bout en bout, d’Est en Ouest et du Nord au Sud. Emmener cigales et fourmis et entamer la danse, celle des chansons d’autrefois, qu’on oublie.

Le piano.

Dis-moi, toi là ? Entends-tu le courant de la Méditerranée rapporter ses courageux voyageurs de couleurs, en tissus ? De croisades en découvertes ? Entends-tu mon cœur, le doux tintement de l’Eglise du midi en Corse quand renferme à midi les cochons sous les arbres et que danse la myrte dans les arbres? Entends-tu le sentier sur la délicate dentelle des Albères au pied du Canigou, nager les bateaux au matin, quand les sardines s’engueulent?

Entendu le Padre en lévitation dans l’immensité désertique.

Il demande à genoux, un dernier cantique.

Soleil de fin d’hiver dans un sas de lumière, prends ton élan et envole-moi délicieusement, je regarde. Mes mains le long de mon corps, tout entier en liberté de mouvement, si discrètement enjoué, heureux, quelque part entre les cordes d’un violon d’abeilles et les ailes d’un colibri, tout mon monde est là. El Padre comme un enfant dans ses bras, est bien, ne veut pas partir, ne veut pas rester, c’est le meilleur moment, de sa journée.