A la lueur de mes yeux, il y a

A l’heure, la lueur nous approche, irradie ses excuses avec conviction, fondant sur nos vies comme le chocolat sur l’innocence. Nous fermons les yeux comme si nous ne l’avions pas vu arriver et elle se glisse sur le banc, entre nos mains et nos poumons blancs, l’air de rien.

Nous l’attendions.

Ces yeux là tomberont sur ma main attentive, paume ouverte en coquillage, comme des prunes se jettent dans un seau de myrtilles. Molles comme des fragilités sur un tas de sourires. Dans mes bras qui les porteront sur le chemin de la grande aventure. Celle qui grave toutes les autres, dans la bouche de nos dents qui la mordent, à en faire couler le jus à toute allure.

Souviens-toi d’abord, panorama sur la ville, accompagné de ma panda rouge à toit ouvrant – mon bolide des temps modernes, qui se collait aux fesses des camions pour être aspiré et doubler, avec élan, les géants de la route aux bois allumés-, quand la lumière était bleue du soir, derrière les pierres blanches d’un palais, somme toute un assommoir de couleurs étrusques, homme ocre et femme blanche, compositions binaires et oppositions des couleurs, mouvements et violence des affrontements, l’histoire ne tombe jamais très loin de sa résistance. Tout était encore à l’Aube et rien ne semblait pouvoir crayonner blanc ou beige sur les traces de doigts laissées par le mur, en partie brun des roses le sillonnant. La naissance d’une fausse note qu’il fallait protéger. Nos rires nerveux installés dans la cour des passants, en chantant, sur le trottoir bateau.

Un jour, la brise prendra mes lunettes dorées pour les poser avec beaucoup d’attention à côté de moi, sur la banquette arrière. Ce sera le moment ou la journée se camouflera dans le déclin de son tintamarre. Quand mes oreilles tairont le vrombissement des choses, accaparées par la main qui me tiendra, sans même me toucher. Comme on tient un livre dont on ne veut pas perdre la page. Les oiseaux se shooteront entre eux à coup d’eau de pistolet pour mouiller leurs ailes et éclabousser les bords de la fontaine. Tous au bain ! Délivrance. J’essaierai d’entendre le battement de ses cils, à travers leurs éclats accueillants. Plus personne pour tirer la vieille dame en marbre dans ses lointains silences, la ville se renfermera, autour de la soupe fumante. Ce sera le soir qui tombera dans les griffes des chauves-souris, sur l’eau de la fontaine.

Ce doit être, aussi, là, exactement, que nous repoussons les limites de nos âges, que nous donnons du probable à notre futur. A cet instant, que l’on nait pour la seconde fois. Le souvenir des doigts chocolatés que l’on met dans la bouche pour ne pas en perdre une miette, même collante, se fait pressant.

Pourtant, assis les jambes croisées, renfermés, à distance, nous n’avions plus de chocolat sur les doigts, mais des idées plein la tête, sur un banc devant le grand arbre, presque une grand-mère.

Parfois, le temps nous passe devant comme un malotru. On aimerait l’insulter et puis non, autre chose vient s’en mêler, l’arrêt ou l’autre descend par exemple.

Peut-être que je verrai les couleurs qui me transporteront quelque part où je me sentirai totalement perdue, un jour. Je connais cet endroit, je l’ai emprunté comme un sentier qui serpente entre forêt et rivière, chaque matin, chaque midi et chaque soir de la manière dont on prend plaisir à goûter les joncs au milieu d’un lac. Avec confiance, assurée de retrouver toujours le miracle du lieu, changeant, apportant une joie nouvelle, une lumière, un essaim, une pomme tombée sur l’herbe, sur les berges papillonnantes. J’y étais et je ne pouvais pas en profiter.

Et ce plaisir, il s’accroche à la peau comme une arapède sur son caillou. Plus encore, il entre et se fond dans les rigueurs du cœur en hiver et y ramollit les tristesses et les peurs, pour les teinter de sa superbe lumière. Et puis c’est là. Pour toujours.

J’ai voulu retrouver cela, ce plaisir innocent, cette porte sur la joie, que l’on ressent quand un oiseau vient se poser sur l’eau, en amerrissant sur l’étang. Pour qu’il me redonne cette lueur sur le banc, ces volatiles qui suspendent leur bec pour regarder le songe merveilleux de deux enfants, qui ne connaissent que le printemps.

Je ne veux pas oublier cette sensation une deuxième fois. Alors je la repasse dans ma tête comme un film favori que l’on revoit dix fois, cent fois. Et pendant ce temps la solitude toque à ma fenêtre. Elle voudrait bien rentrer pour faire ce qu’elle sait faire. Se concentrer et profiter pleinement de tous les moments. Oui, elle a raison, je sens bien qu’il y a comme des fuites dans ma gourde en peau et qu’elle se vide, aussi vite que le château de sable quand la vague vient lui retirer, sa dernière ance. Tout est désorganisé désormais. Les fuites recouvrent les berges, les champs étouffent les bruits d’animaux, les bourgeons naissants et je ne vois plus rien.

Les barricades ont lâché. Je vois à perte de vue mais je ne suis plus mes pieds. Tout s’est transformé en eau, en bras de mer, en vaguelettes de littoral. Et je fais quoi moi dans cette immensité, sans les insectes pour venir discuter, ou les bords de plage pour venir m’allonger et compter les galets ?

Il faut bien renoncer à quelque chose. La sagesse voudrait que je renonce aux pierres précieuses et que j’aille me trouver un autre banc d’où contempler les aigrettes se poser. Un endroit que je connais déjà, j’en ai tant dans ma tête, des odeurs d’eau et d’arbres à mille branches. J’ai perdu ces yeux là, parce que le temps prend forme et ne rend que le souvenir. Je le peins, moi qui ne suis pas peintre, au berceau de mes doigts. Là je suis sûre, que je pourrais y revenir cent fois, sous toutes ses formes, sans jamais en avoir fait le cadre.

Les yeux tour à tour.

Je n’ai rien vidé du tout. Mon cœur est plein comme si les yeux s’y étaient installés. Alors je dois accepter de les porter et d’en faire un pas léger. Je marche sans compter et j’attends que les aigrettes me regardent du haut de leur liberté. Me fassent un signe pour les suivre.

Les jours s’égrènent comme des épis de blé que l’on caresse du bout des doigts et puis, il y a moi.