Le plateau du Capcir

Le printemps sourit au plateau, réchauffe lentement les poumons de la montagne et dégèle les derniers bâtons encore de sortie. La poudreuse farceuse poursuit les amoureux dans les dernières heures de l’hiver et s’amuse à projeter des gouttes de neige sur l’été. On retrouvera bientôt des gens fondus dans les prés.

En Capcir.

A un moment donné, il faut sautiller les pas. Donner de soi. Enjamber les ponts en pierres de rivière, depuis Rieutort viser la lumière, depuis les Madres traverser la forêt de la Matte, glisser sur la plaine de chevaux nobles et courageux pour arriver à travers villages jusqu’au col de la Quillane. Après il n’y a plus rien. C’est le bout du monde.

C’est donc là que se trouve le territoire à envahir, avec respect et humilité. Si l’on veut un peu de sa beauté. Au pas des ânes, au rythme des saisons des cariolettes, omelettes aux champignons !

Essuyer les mouillères en bas des crêtes avec des pieds essorés au bord des lacs bleus, sur le sentier caniculaire de Formiguères, qui ne demande pas mieux que de faire de l’ombre aux gorges de la Carança, suspendues bien plus bas par des ponts de singe, voilà qui provoque le piquant des chardons ! Oui, des chardons! A l’ombre ou au soleil des ours, ils nous empêchent d’arriver jusqu’à l’eau argentée et les compagnons de fortunes s’en repaissent et nous on a soif!

Jouer dans les virages du Carlit, éclabousser Matemale de crottins de cheval ou flâner avec les moutons du col Mitja qui tentent d’échapper au berger et son Patou dans le massif du Capcir, voilà comment se perdre toujours un peu, dans les grosses pierres au bord des étangs et dans les clairières jonchées d’aiguilles, à la sauvette. Bref, on se faufile autour des refuges, et c’est là qu’ils se perdent, c’est là qu’ils s’arrêtent, les petits sentiers.

Comme si à cet endroit il fallait rester discret, leur trace s’efface et réapparait quelques mètres plus loin, en amont, en aval, mieux vaut dévaler la carte, prendre garde à ne pas se tromper de vallée. Le sentier monte presque toujours en sac à dos. Tout en endive et saucisson. Quand il s’est engagé sur les chemins forestiers, puis a entrepris de se resserrer, il arbore alors fièrement ses pierres, rarement en escalier et sort enfin la gourde et les abricots séchés. Des touffes d’herbes poussent ça et là et tout sent la tisane, les gentianes et la pierre pour nos fessiers.

Quand on arrive au sommet, on voit des milliers de lutins courir les vallées, d’Ariège en Espagne, de la mer à Conflent, en rigolant comme des oubliés du monde et bien contents d’apparaître, heureux, aux yeux de la carcasse pelée des Madres et du torrent de la vallée du Galbe.

Nulle par ailleurs on ne rencontre cette odeur minérale et rocailleuse. Elle émane du soleil qui se faufile sous les pierres grillées, du froid qui emprisonne les feux dans des bois éternels, de la terre qui renferme le climat dans ses épines et le délivre dans ses herbes odorantes, de la nature qui bruisse lentement jusqu’à l’été, de l’éclosion qui s’étend des torrents dégelés aux sommets encore enneigés, de la beauté du lieu qui vous appelle petit à petit, qui traverse ses forêts protégées par des clairières ombragées, ouvre le cycle du vent et laisse passer la vie pour que naissent, de mai à septembre, toutes ces choses qui doivent absolument revenir vivre ici.

Les parfums qui se transforment et enivrent jusqu’à s’appeler « l’été », regorgent de traces d’hiver, d’eau qui sommeillait et qui s’anime, d’animaux qui serpentent jusqu’à ce qu’on les voie. Tout est ondulé et escarpé dans ce paysage. On y va sans bruit. Les mots marchent sans rien bousculer. On n’y entend rien, à la tramontane qui vient et repart, au Carcanet qui monte comme un sorcier des gorges de l’Aude et s’installe en fumant la pipe dans le premier fauteuil venu, juste avant le village de Puyvalador, en haut de la cheminée. On n’entend rien que la montagne et c’est déjà beaucoup. Quand elle crisse sous les chaussures des géants de la forêt de la Matte, dévale une pierre en pente au col de la Quillane, dernier remonte-pente avant le vide. Quand elle soulève sa poussière, montre sa face nord, tout juste sortie de sa torpeur automnale, avec son mystère du brame des cerfs, alors oui ce sont des bruits de montagne.

On les emmène dans nos poches pour les ramener le soir au coin du feu et on met bien quelques heures à s’en remettre. Puis les villages vont danser. Parfois, la nuit monte à pied au sommet du monde, frontale et café thermos dans le sac. Pendant les deux ou trois heures d’ascension un peu en folie, on oublie que personne ne nous entend, puis on va s’assoir sur le soleil, à côté du cairn et on le regarde se lever. Là, la terre nous reconnait les plus heureux, plus qu’elle. Voilà, mis à part ces moments, on ne pipe pas mot. Les pas marchent en rang d’honneur, on ne se retourne que pour attendre les autres, on met les bras autour des hanches, on ramasse les fleurs sur la bouche en cœur, on s’arrête pour casser une croûte sur les mies de pain, débâter les ânes et faire la sieste cinq minutes. Même les insectes volants vous laissent tranquille dans ce pays. A croire que chacun à sa place si on ne bouscule pas les habitudes. Et la dernière fois que j’y suis allée, aucune habitude n’avait été bousculée. Sauf peut-être l’horaire du marché et les places de parking devant la mairie de Formiguères. Disparues. En hiver tout est toundra ou blanc. Tout est animal en trace surprenante et silence de fond du skieur inspiré. Les chevaux sont sales et crottés jusqu’au garrot. Ils sentent bon le foin et le chaud, ont des poils longs aux sabots et sont aussi calmes que la neige quand elle ensorcèle. Ils adoucissent le paysage de leur allure robuste et noble.

Comme mon oncle qui habite là-bas, avec sa barbe de cent années de pelage estival, toujours naturellement coupée pour entourer sa silhouette de vieux cabri et jouer avec les enfants, de la Cornemuse dans les torrents . Il adoucit toutes les mœurs, mêmes celles des étoiles en colère. Les mérens, eux, sont noirs, noir zain. Solides ariégeois qui ont passé une frontière de guerre. Oui ici, tous les sentiers mènent ici. Gare aux bâtons des anciens qui donnent des coups qui ne tombent pas si loin de leur naissance, on est catalan ou on passe son chemin. Les mérens, eux, ont le droit. Les chevaux, les ânes, les mules, passent sur tous les sentiers, sans trébucher, le pied est sûr et l’allure crottée, comme le plateau que le soleil ravine, jamais, ne se plaint, même les salades y poussent, tout est d’humeur possible. Les pierres roulent sous les sabots et s’arrêtent juste devant vos pieds, elles savent vous éviter. Tout est façonné pour ne pas trahir l’équilibre installé. Même la petite du village qui danse pieds nus sait monter sur le toit des maisons sans tomber dans la paille, elle joue avec les garçons aux cheveux emmêlés, qui ressemblent à des enfants de Mongolie, tellement les éclats froids du sang, gonflent leurs joues, en toute saison. Des forces qui décuplent la nature. Ils disent qu’en dessous, sous le manteau, sur les versants, se trouve une énergie qu’il faut aller chercher, avec reconnaissance et respect. Et l’été les ânes braient la même chose, en tirant leur tête vers les herbes à manger, jusqu’à ce que les enfants abandonnent et finissent par leur chanter des chansons, pour les faire avancer. Ils imposent, le pas.

C’est un autre monde, on est là-bas nulle part et partout chez nous. Y habiter c’est réaliser que l’on rêve. J’aimerais que l’odeur du minerai des torrents assaille mon manteau et me donne son secret pour transporter le vent aride et doux, les tempêtes dans lesquelles on n’aime pas se trouver, parce que la neige recouvre si vite les oreilles des arbres, que l’on ne s’entend même plus les contempler. Et puis mettre l’odeur qui reste de la neige dans mon sac de bosquet de mûres, je veux sentir les champignons et les genêts et puis me baigner dans les torrents les pieds dans l’eau, la tête au soleil, un bouquin qui me parle planqué, dans ma tête. Là-bas, on s’y perd, on en repart, on y revient, on est toujours un intrus, jamais de lendemain.

Demain, on verra. Peut-être. Si le temps le permet. Si je me suis levée du bon pied, si les skis glissent sur le lac des Bouillouses, si le pic Peric n’a pas bu toute l’eau des Camporells, si la mule trotte pour aller ravitailler son copain berger, si le cheval monte du foin à son frère pêcheur, si le refuge a besoin de lait, si la forêt ne demande pas à être débardée, si les copains y vont, si une voiture passe pour me prendre, si une autre repasse pour me jeter, si je n’ai pas les animaux à nourrir, les confitures à préparer, des touristes à emmener en randonnée, le potier à aller voir, si je veux la même montagne à découvrir, encore.

Ici on ne vit pas, on plane. Les doigts enfoncés dans la terre et la pierre. Le regard perdu dans les moindres interstices de passage d’oiseaux ou d’isard. Le temps est fait de ce que la montagne vous plante devant le nez et ça prend des plombes à discerner. Quand le soir arrive et qu’il est temps de rentrer, rien n’a a été fait. Et pourtant tout, absolument tout, s’est produit.

Pendant ce temps, ma tante s’est remise à tricoter, pour le voir filer un peu moins vite, assise près du poêle à bois. Si elle m’entendait, elle m’en mettrait une ! d’image d’Epinal de grand-mère! Après des années là-bas, même sa voix a pris le rire du torrent. Ses jambes sont des pas agiles du matin au dimanche, elles viennent de fêter leur 17 ans.

C’est joli, là-bas.