Lettre facultative

Musique: « La vie en rose », Grace Jones

Bonjour Fernand,

Oui je sais, je ne suis pas obligée de l’écrire cette lettre,

tu sais déjà tout.

Mais je me dis que tu aimeras peut-être l’entendre.

Et moi j’ai besoin de l’écrire pour faire non.

Pour y mettre fin moi-même.

Je ne peux sûrement pas t’appeler « ami »,

déjà parce que tu es parti sans que nous l’ayons décidé,

sans prévenir d’ailleurs,

ou bien n’ai-je rien entendu ?

Ensuite parce que ce ne serait pas éthique, qui sait ?

Ce fut une année un peu occupée,

je n’ai pas pris le temps de t’écrire.

Me voilà.

Tu me l’avais dit. Quand c’est là, ça décuple l’énergie.

C’est vrai.

Nine Millions Bicycles in Beijin. Et ailleurs ?

Oui, à l’Amour.

Non, je ne savais pas.

Oui, il faut faire non.

Pour faire bien.

Et puis, les heures de clopes et de talk, le bouquet de fleurs aux milles couleurs pour deux femmes magnifiques, les parties de tennis, les soirées autour de votre cheminée avec les verres de Freud de chez l’antiquaire et puis Brel et les bières, les yeux lumineux et la vie en rose de Grace Jones.

Et puis des heures de rêves, d’interprétation, de fumée et de retard. J’ai enfin réussi à aller jusqu’à ma boite aux lettres, un jour.

Tu avais une tendinite au bras depuis un moment déjà.

Enfin, je voulais te dire que ça a marché. Depuis le temps, que nous nous sommes quittés. Pas pu se dire au revoir, tu es parti comme un chiffonnier.

Tu m’avais assis sur tes genoux le jour de mon mariage, quel barouf. Personne n’a jamais rien dit, même pas mon mari. Sérieusement, il nous a manqué quelques soirées pour en parler, non?

Qui du genou ou du mari a parlé? Haha. J’avais lu un poème de mon grand-père. L’Alliance.

Et moi j’ai fissuré mon genou juste avant la séparation, oui bien sûr tout parle. Je ne l’oublierai jamais. Mieux même, je vais l’écouter toujours.

Vous êtes prête Madame. Tu parles! J’étais prête à tout oui ! Même à me résigner. Bon, il y a eu comme un couac là, non? C’est pour cette raison que je suis partie n’est-ce pas? Une expérience intéressante hors du cadre. Ca me suivra longtemps. Et puis cet anneau, qui en remet hein? De cadre?

Tu rigolerais si tu étais là. Ca manque les rires, les yeux brillants, étincelants, les liens, les ponts. A ce sujet, l’as-tu écrit ton livre? Rencontre dans un ascenseur, un enfant nait quelques mois plus tard. C’était un scénario pour tes jeunes ça. Moi je suis en train, je me demande ou tu as mis l’encrier et la plume que je t’ai offerte pour ton anniversaire.

Tu vois maintenant je pleure et ça me fait du bien. J’avais oublié à quel point on peut vivre des moments importants dans la vie. Merci.

T’es dingue d’être parti si tôt. Je croyais que les passeurs mouraient vieux ? Qu’as-tu fait? Comment veux tu que je te crois pour le reste ? Allez, je rigole parce que je l’ai vu de mes propres yeux. Tu avais raison.

Si tu étais là, j’aurais mille choses à te raconter et cette fois-ci c’est moi qui t’écouterais.

Je t’embrasse mon cher ami.

Isabelle

PS: je dois te confesser un truc. Depuis deux jours j’ai une banane collée sur la bouche comme un simplet devant son bonnet de douche. Tu sais pourquoi toi? L’ennui ? Ah oui, ça doit -être ça. L’ennui.