L’enfant

Je pose des fruits de saison dans une coupelle olive, rose, jaune, jolie.

Je regarde les roses pousser, leur feuillage est dense cette année,

elles promettent de magnifiques effluves rouges et orangées.

Je choisis dans mon dressing un bord de mer sable bleu et vert.

Je regarde tout ce que je n’ai pas encore fait, blanc et fluorescent,

inutile d’enluminer, je sais cet océan.

Tout dort pendant que je réside, j’appréhende, je deviens cette attente,

je suis attente.

Je suis moi, aussi, eux, elle, lui, les autres, je suis ma vie.

J’ai acheté une enceinte, depuis je l’écoute chanter.

Elle fabrique des chansons pour mes doigts, des oiseaux qui s’envolent pour me parler.

Je prends l’avion pour aller seule au bout du monde, tous les jours un peu plus loin.

Est-ce que cela suffira ? Loin ?

Assez loin pour ne plus entendre les voix des milliers d’allusions, de ce chemin qui m’a laissée

sur le bord, de mon histoire qui s’enlise dans les icebergs, je suis le manchot qui baisse la tête.

Je prends ma guitare qui gratte le sol, le sabot piaffe d’impatience, il danse autour des cordes,

c’est une bête noble et docile, son cœur est lourd et puissant.

Je creuse encore dans mes yeux de porcelaine, une poupée ancienne, posée sur un tas de

souvenirs morts, ça y est, ils me l’ont dit.

Une robe bleue avec de la dentelle, un maquillage noir au milieu d’un regard ahuri, on dirait

presque qu’il a coulé, presque que le temps édite ses contes, ne peut ternir sa beauté.

Poupée de cire, de pins des landes dans un sable doux et clair, assise contre l’arbre à regarder les

enfants jouer, les doigts dans les piquants de la plage, son corps pourrait s’envoler, il reste, ne

pas partir.

En partance. Il était temps.

Les contes ont une fin. Il en faut. C’est la faim, la plus belle histoire du conte.

Elle délivre les feuilles de leur hémisphère enfermé, rencontre leur identité végétale

dans les plis de leur corolle féminine, de leurs pluies torrentielles, envoie les âmes

fusionnées au firmament pour qu’elles éclairent les lampes à huile et les torches

dans la forêt, toujours. L’incandescence du feu.

Je suis partance. Je suis cette histoire. Je suis une femme en particules de feuille.

J’ai confiance, chaque pas m’a emmenée là. Un à un.

J’ai juste tiré la branche à moi.

Un chemin de non-sens et de sens en éveil.

Tout droit jamais,

articulé. Une cabane sauvage, un étang noyé dans ses ombres

de géants fantômes qui lèvent les bords crochus et s’en vont comme des lâches,

laissant à l’eau le soin de guérir ses bras.

Je ne veux pas. Non, je ne veux pas. Mais je ne peux faire autrement.

L’enfant qui vient prendre ma place.

Il est déjà là, entre les herbes et les dunes, à courir avec ses rubans.

Il est le souffle, la respiration, l’expiration, les pulsions, l’héritage, l’inspiration,

il est ce que le soleil fait de mieux dans sa matière.