Chaos

Le garçon ouvrit la porte et la referma doucement, pour ne pas la réveiller. Elle dort, avec des yeux fatigués de souris. Il vient chercher le plateau au pied de son lit et quand l’orage tonne, il se sent très seul. Maman ne doit pas être réveillée. Il cherche ses bras sous les draps, ils sont repliés comme des oreillers confortables, transparents comme des peaux qui ne sortent jamais. Il aimerait voir les cieux, il les imagine très beaux.

La place de sa chaleur est à côté d’elle, dans ses yeux. Elle n’a plus le courage depuis longtemps de donner, même pas un peu de sa viande ou de son odeur. L’a t-elle jamais eu? Il est arrivé comme des bretelles à son pantalon, l’aidant à tenir debout. Mais ce n’est pas un pantalon qu’elle voulait. Une robe de satin et des escarpins délicats. Des fleurs dans les vases et des nappes blanches sur les tables. Un air frais qui traverse la pièce de part en part dès la lumière et jusqu’au soir. Son sourire embrasé attrapant au vol la douce humeur du matin.

Elle virevolte mais personne ne le sait. Dans son sommeil là maintenant, c’est probablement à cela qu’elle pense. A comment elle aurait pu être belle si son mari n’avait pas choisi un peu tôt de la couvrir de sa sève, un peu empressé. Elle était magnifique, elle s’est fanée, elle était grande, elle est restée petite. Il accrocherait bien sa jolie robe fleurie sur un cintre à la porte de la vieille armoire en bois, pour qu’elle la voit lorsqu’elle se réveille.

Peut-être qu’alors elle imaginerait qu’il n’est pas là et qu’elle a retrouvé sa vie d’avant, sa jeunesse enlacée dans ses rêves et ses réussites. Un peu de tout de suite et de futur, mais rien qui n’ait deux jambes et deux bras, encore moins une tête à qui il a fallu donner un prénom, de l’amour qui dit non.

Pourtant quand le moineau battait dans son ventre, elle seule savait qu’elle était contente. Malgré cette vie bouleversée, sa solitude et le regard des gens. Malgré sa puberté à peine effleurée et déjà la vie avec un homme. Dans son ventre, là, poussait ce petit bout de bois, aux grands yeux indiens, qui la regardait par delà ses rêves et les battements de ses tempes. Le ventre devenait gros et sa peine suivait. Le ventre devenait gros et son cœur luisait. Même elle ne le savait pas, ou si bien, si mal, si peu. Il finit par ne plus y penser et lui apporta réconfort et sécurité.