Sans Bagages

(Barbara)

Mon fils m’a fait un cadeau ce week-end.

Il m’a expliqué pourquoi il est si important de laisser ses jouets

éparpillés sur le sol de sa chambre.

-les jouets posés par terre sont animés,

pas ceux rangés sur l’étagère.

Par ceux posés sur l’étagère?

Va là où ton cœur te porte,

m’a dit l’Amie.

J’ai posé mon cœur sur le sol:

en Finlande,

quand la lune allume son arbre étincelant,

les racines incandescentes

éclairent les poissons invisibles jusque dans ses fosses marines,

une main posée sur ses rives,

avant-bras de sa douceur,

l’autre sur son bras de mer,

elle fait et refait ce geste,

écarter l’embouchure,

rejoindre les côtes,

les profondeurs,

finalement transporter l’immensité,

dans son petit rien,

dans son corps tordu

de nuit éphémère,

de nuit nue.

Le cargo emmitouflé dans son manteau de fer,

ébranle d’instinct le pas de l’eau,

dans le bleu magnifique,

il déshabille son métal,

le rhabille des étincelles du Grand Nord,

lance son ancre sur des îles en flanelle,

cotonneuses et chaudes,

il cherche à accoster,

éparpille ses gestes, fait jaillir ses bras,

les machines régulières avancent et rentrent au bercail,

prêtes à retourner la terre.

Son élan ronronne,

expulse les dernières volutes de matière,

quand la corne de brume annonce le retour de l’embarcation,

encapuchonnée dans un râle puissant et long,

c’est l’heure d’aborder le berceau de son repos,

sur les berges familières,

entre des cuisses d’or et de velours.

Il faudra le prendre dans des bras de marin,

solides et francs et le ramener vers son point de départ,

l’héritage de son pays.

Traversera t-il des nuits détrempées

de nuages incisifs ou d’explosions solaires ?

De fumée d’averses?

La nuit d’été en Finlande ne dure que deux heures.

Pendant les deux heures nocturnes sans une once de pelage noir,

sans un doigt de poudre de cacao,

sans une olive ridée en guise d’étoile,

sur la mer d’un bleu irisé,

et un ciel tracté par une lune sauvage,

les poings enragés peuvent

soulever jusqu’à mille fonds de coque,

sur les flots langoureux.

La nuit claire s’installera pendant deux heures sur l’eau,

il aura le temps de fermer sa peau, ses écoutilles,

proprement et sans éclaboussures,

le bois tendre le serrera plus fort,

et s’il le veut,

les bras de la nuit le tiendront.

La tentation du ciel sera forte de les faire rouler en arrière,

de les jeter à l’eau lui et sa rame,

la température glacée les empêcherait de remonter,

la mer gagnerait deux anges de plus sans doute,

sans bagages.

L’ éclaireur animé d’une soif de mouvements horlogère

pousse le rivage vers la côte, avec précision,

dans un geste de colosse grecque, lent et assuré,

le cargo ramène vers la braise, le cliquetis de ses étoiles

démesurées.

Je le vois depuis les dunes,

les hautes herbes plient leurs épis révoltés,

s’engueulent entre mes jambes, le vent laboure les terres,

mes cheveux giflent mon bonnet,

la brume tourne derrière le dernier virage d’écume,

tout cela me faire sourire,

il y a du remue-ménage,

dans la caboche du cargo.

Il avance comme des siècles, imperturbable,

pendant que sur la plaine, le vent se déchaîne.

J’ai également une corne de brume,

fabriquée dans les ateliers du village,

je la pose à côté de moi,

et finalement c’est moi qui saute à l’eau.