Pépé Jacques

L’autre donc, le tout sec, le tout beau, le petit, le chamallow,

Jacques.

Oui tout cela à la fois.

Sa pile de journaux stockée au bout de la table comme pour préparer

un éminent combat,

ou raconter sa traversée vers la Pologne à l’aide de sa carte, en insistant

sur celui qui disait « schnell », surtout s’ils étaient tous ensemble,

des camarades.

Pourtant il était solitaire.

Un vrai, un discipliné, dédié à son travail, à sa cause: sa dignité.

Il était doux aussi, étonnamment doux comme une petite mésange

sur un bord de fenêtre au goûter.

Ouvrier des établissements militaires, sur la chaîne des canons.

Avant la guerre, il était Charon, non pas comme le nom du passeur

qui conduit la barque vers les Enfers,

mais comme l’artisan qui travaille le bois et le fer et qui répare tout ce

qui roule avant la motorisation.

Méticuleux et engagé chez les pompiers,

toutes les pentes de Bourges

ont vu dévaler et remonter les mollets de son vélo,

laissant de côté les bars de jour de paie,

et son établi était crevassé comme la Mer de Glace au printemps.

« Nerveux », parfois, on disait. Vrai. Je l’ai vu s’énerver, irradier

les éclairs du fond de sa caverne,

tout à coup sa petite taille devenait explosive,

et son impétuosité paraissait déraisonnable.

Je ne pipais pas un mot, pas une mouche, ma tartine plantée

en lévitation entre mes dents affamées et la gronde derrière

mon dos.

Je pensais à ma pauvre grand-mère, c’était une autre époque, on avait l’habitude

des traumatismes, des bosses, des ombres qui vous tournaient autour,

elles venaient vous chercher au moindre prétexte,

comme si elles voulaient s’assurer qu’on ne les oublie pas.

Ça ne risquait pas d’arriver, on n’entendait qu’elles,

dans un silence mature et increvable.

Les moments de grâce en devenaient cruels, on avait peine à y croire,

jusqu’à ce qu’ils soient beaux,

on les mangeait alors comme une tarte à la moutarde.

C’est pour ça que mon grand-père était exigeant avec lui-même.

Une manière comme une autre d’apprivoiser les démons,

de ne pas leur laisser franchir le Styx,

et puis la souffrance,

comme l’autre grand-père, une forme d’originalité,

un secret qui crie sa faim, des vies difficiles qui sortent par les mains,

les oreilles, la bouche,

bien sûr qu’elles prennent toute la place,

heureusement qu’elles n’aiment pas les ballades dans les pommiers,

car j’adorais ces après-midi berrichonnes,

accompagnées d’un sac en papier dont finissait par couler

les mûres, par le trou dans le jus.

En attendant les confitures, on semait comme le Petit Poucet,

un chemin pour rentrer.

Le savoureux à l’œil coquin et au regard malicieux,

sculpté dans son bleu de travail accroché à son panier,

tapait sur l’épaule du noyer,

escabeau penché vers le bas,

et d’un jonglage habile,

faisait dégringoler les fruits,

jusque dans nos bouches d’écureuil.

Comme le métronome,

il se balançait de droite et de gauche au rythme des cueillettes,

toujours en équilibre entre myrtilles et cerises,

ne prenant même plus la peine de vérifier

la solidité des marches du haut.

La tête dans le soleil.

Il a eu un jardin dans les marais de Bourges.

Le bois, les ficelles, les bocaux de légumes, rien que du pur,

rien que du bon, rien que du bien.

Un arbre du Berry, une recette de famille, un-arc-en ciel en gelé,

un roseau dans les marais, sans âge.

Le taiseux au sourire de Marsupilami

est parti comme un partisan du temps,

à l’heure.