Papi Noël

Ce grand-père était un original,

l’autre aussi sans doute,

mais aujourd’hui je parle de celui-là,

du côté maternel, Noël.

Aujourd’hui on emploierait un terme psycho-médico-scientifique,

une classification, un étiquetage comme sur des bêtes.

Angoissant et presque clivant, le maniaco-dépressif, bipolaire et autres

épisodes symptomatiques ne sont immanquablement

que les fleurs écloses au milieu de bourgeons qui préfèrent

s’avorter. Il n’est pas aisé de parler de son mal à être.

C’est une réalité pourtant. La difficulté de vivre,

d’écrire un mot en cinq lettres là ou parfois il en faudrait zéro,

ou mille.

Et puis surtout, cela dessine des marges et des anges. A gauche

il n’y a pas assez de place et de bienveillance pour toutes les idées,

à droite il y a trop de place pour l’ « inadaptabilité »,

au milieu les enfants de la lumière nous caressent

de leurs ombres fusionnées.

Je crois que la vie a créé un équilibre, on en fait tous partie.

Nous ne sommes même pas à l’aube d’être des gens civilisés,

peut-être jamais,

tant que la marge ne servira qu’à annoter ses ratures,

sans présager de la vérité de leur présence au milieu de mots.

La « normalité ». Oui, peu d’exigence et un peu de courage.

Car après tout, si ce n’est pas la lumière qui sort

par tous ces trous de cerveaux fous, qu’est-ce?

Et on parle ? De l’art, des tableaux, des chansons, des écrits,

des danses, des regards doux sur le monde, qui font vriller les âmes

jusqu’au fond des bars, apaisent les lits de bonne famille,

et font tomber les couleurs au bon moment,

devant des yeux en manque de beauté ?

Allons voir une expo, allons rencontrer un maniaco-dépressif !

Allons prendre l’air!

Mon grand-père a écrit des poèmes, en a édités certains. Les prénoms de

ses enfants sont gravés dans le dur, sur le contour de sa fenêtre,

celle de la chambre mansardée, au dernier étage loin du poulailler,

des caquetages de bas niveau, et dans ses vers.

Sa canne cogne encore leurs oreilles quand par chance son corps arrive à passer

la porte de la cuisine, suivi de près par Victor Hugo.

Sa mère n’est pas loin, elle aide les petits à faire leurs devoirs,

et les grands respectent ce chignon qui aime son petit verre, son canard,

son sucre trempé dans de l’alcool fort.

Alors oui, chaque matin fut probablement pour ce promeneur des champs,

cet amoureux des femmes, cet amoureux de sa femme,

comme rassembler sa tête roulée dans les bois et ses jambes battant le temps

près de la margelle,

assurer sa descente d’escalier jusqu’à sa femme solide et courageuse,

belle et toujours « impeccable ».

Il était peu recommandable.

Pas rentable.

Il était poète.

N’empêche, derrière les rideaux de cette grande maison entourée d’un petit-bois,

dans ces cœurs parfois heureux, inspirés, reconnaissants et blessés,

naissaient des marcheurs de lumière.

Pas un des enfants n’est devenu un adulte ennuyeux, répétitif, à l’œil clignotant,

mort avant l’heure.

Il y a chez eux le mouvement de la feuille au bout de sa branche qui caresse le vent,

il y a ce chien fou qui court sur des routes envolées pour rejoindre sa petite maîtresse,

il y a la terre qui vient grimper le long des jambes pour tirer leur manche vers le monde,

il y a la lumière coincée dans l’œuf, cassée dans la paume de leur main, jetée en étoiles

de saisons sur les maisons, les villages, les pays, les choses de la vie.

Alors vous savez quoi ?

Je n’aurai pas aimé la « normalité », je veux bien la laisser aux autres.

Et puis ce n’est qu’une idée, une sauvagerie.

Car nous sommes tous « quelque chose ».

Moi je veux une belle vie,

d’été de printemps,

d’amour.