Larmes de sang

Tout ne tient qu’à une seconde d’inattention ou de trop d’attention, qu’à un mot mal choisi, mal entendu, mal perçu, un talent ou une imbécilité, une raillerie ou un baiser, un puits sans fond ou un puissant fond.

Ce jour-là, le petit s’est pris deux balles en plein cœur, il n’avait pas vu que l’autre avait un flingue, celui avec qui il se battait, pour l’honneur, pour les mecs du quartier, pour la seule vie qu’il connait, pour que ses yeux ne le trahissent jamais, qu’il puisse les regarder en face.

Pendant qu’il saigne, que son corps se vide, sa peine sort en liquide et sèche sur le bitume, la rançon de la haine ou de la vie, son cerveau dans la brume l’envahit, ses joues cachent ses larmes, rester digne et pourtant montrer son âme, le dire aux petits, fuyez! Le fluide rejoint les nuages, avec obstination, il pense à sa mère, elle ne s’en remettra jamais, il voudrait replonger dans son ventre, la regarder d’en haut, la sauver des flammes.

La belle, elle était vachement belle. Discrète et jolie, roulée au sport, moulée à la féminité. Un regard de braise, des gestes de fille sérieuse, qui étudie. Une mère en devenir, pour ses gosses à lui qui devront sortir et s’en sortir, mais déjà cet avenir s’échappe.

Ce soir ils étaient de sortie, ce soir elle était la reine, elle avait mis une robe et des talons et il allait la regarder, la servir, la protéger, devenir son homme, son silence, son bruit, avec fierté, passer aux choses sérieuses, aimer l’avenir. Pas seuls, l’amour est contagieux, hautement sexy. Quand une femme choisit son oiseau, c’est la vie qui prend racine, sursaute, se voit bénie des Dieux, elle montre du doigt la cime et donne ses bras pour y monter, autour, elle irradie ses efforts, sa force, elle sauve la liberté.

Les lampions sur les arbres s’évanouissent dans ses yeux, comme la lumière dans son regard, des lampions ringards de toutes les couleurs que l’association du quartier avait récupéré, ce soir c’était la fête de la musique, chez eux, chez nous, ils faisaient comme tout le monde. Joé et sa guitare et puis les Djembés au bout de la rue, les Congas sur le terrain de basket, le groupe de rap sur le parking, il y avait comme une envie de faire mieux, de rigoler, d’obtempérer, d’inonder. Les passeurs étaient discrets dans les couloirs, comme s’ ils avaient donné leur accord, le business ne ferait pas de beurre ce soir, il allait laissé sa place aux mères du quartier, elles allaient danser. Ce soir on mélangerait les odeurs et puis les âges.

Mais Sami, il en a pris un peu trop, comme d’habitude et quand il a senti que sa tête allait partir, il a tiré. Il a préféré tuer plutôt que d’être mis sur le carreau. Personne ne lui en voudra et tout le monde va pleurer.

En attendant, le gosse, il fuit dans son sang, il éponge sa vie comme un cuistot d’abattoir, carcasse avant l’heure, un petit charnier pour gang. Omar.

Ils allaient être heureux, elle et lui, il le savait. Il  la connait depuis l’enfance, l’école primaire. Ils se sont toujours bien parlés, regardés, aidés. Elle était partie quelque temps avec ses parents, retour au pays, au Cameroun. Là-bas elle a bien travaillé, au retour elle n’avait pas perdu une année, elle était encore plus belle et plus douce. Dans le quartier il fait bon se trouver une moitié, tôt. Elle est là la douceur, quand on peut se partager au chaud, se dire « je t’aime » en toute liberté, prendre soin l’un de l’autre sans être surveillés. Oui on y va tôt, on le sait, il le faut, c’est la faille.

Imani, elle voulait, elle le lui avait dit. Il allait bientôt demander à son père, sa mère était d’accord, contente, elle commençait à prévoir, à mettre les petits plats dans les grands, ses sœurs l’aiment bien, c’est important, c’est une fille bien.

Il voit ses yeux dans les siens qui ne voient plus rien. Flous, ils sont flous et durs comme de la pierre. Tout devient dur. La respiration, son pouls qui ne veut plus y aller. Il le sait déjà. Il va falloir lâcher. Ils voient les potes qui pleurent autour de lui, le gyrophare de l’ambulance et sa mère à genoux près de lui, elle a été appelée. Ils n’auraient pas dû. Aucune mère ne devrait tenir une main qui refroidit, encore moins la sienne et pourtant, elle est chaude là maintenant, son odeur caresse sa nuit, il se souvient… la douceur. Imani ne tient plus sur ses jambes, il ne peut même pas la porter. Ses amies la soutiennent, effondrées, c’est leur vie qui part aussi, dans ces deux là. Le gamin du quartier a pris cher et la vie s’est envolée à l’envers, elle a repris ses billes, retourné ses poches, elle a fait marche arrière, elle a sauté son tour au jeu de la liberté, emporté l’enfant et ses baisers.

Celui-là, il est fini, en train de partir. Elle laissera aux  femmes, aux hommes, le soin de lui préparer une belle vie dans l’eau de la mort. Priez, dîtes de belles choses, pleurez, faites silence longtemps.

Réparez-le avant qu’il ne monte vêtu de blanc là ou Dieu l’attend.

La vie se charge du reste, elle fait son affaire de ce qu’il laisse. Son rire, ses yeux brillants, ses doigts délicats, sa démarche d’homme déjà, ses espoirs et ce que tout cela aura cassé, bouleversé.

Son cœur commence déjà à se faufiler dans celui des grands et des petits, il se métamorphose en pétales de vie pour changer les choses, inonder de pluie les prochains matins grêleux, saccager le terrain et planter l’enfant, là ou il servira le mieux, au milieu de toutes choses, dans sa bonté.

Petit, tout ne tient qu’à un fil, à un rien. Comme eux, comme nous tous.

Mais ton fil, il tient à toi, où que tu sois.

Ton sang est beau et de nous, il prendra soin.