L’amour

« L’adolescence te vole ta vie pendant quelque temps et quand tu es adulte, tu ne te souviens

plus de ce que tu y as fait », m’a dit mon fils hier soir.

Il va avoir douze ans et bien qu’il ait déjà poussé la porte de l’adolescence, il n’est pas pressé d’y rentrer semble t-il. Je crois qu’il a l’intuition d’une période nue, sans carapace et j’aime sa retenue, une sorte de préparation au grand saut, de poésie dans le désir. Cet aveu anticipatif du complexe du homard (Françoise et Catherine Dolto) m’a touchée, je ne pense pas avoir eu cette conscience des choses à son âge.

J’ai très peu de souvenirs en général, chez moi tout semble s’être inscrit dans mon corps et sort au petit bonheur la chance, – grâce au concours de l’instinct conservatoire de mes parents – j’ai retrouvé des courriers de cette époque, précisément rangés dans leur cave, pour tout dire deux cartons, qui furent après lecture autant de surprises et de découvertes déterrées. J’y cherchais des poèmes, à fortiori je n’y suis pas allée par hasard, j’ai trouvé des trésors. A ce sujet, je regrette déjà que les jeunes d’aujourd’hui ne puissent plus profiter de ces échanges privilégiés, c’est du pur jus de joie.

J’avais tout simplement oublié avoir été si bien aimée, des lettres de plusieurs pages, écrites magnifiquement, sincèrement, entre sourires et confessions, déclarations et présence attentive, il semble que mon adolescence ait été sublimement poétique, sous quelques aspects en tout cas.

En tête à tête, en envolées épistolaires, que tous ces écrivains et écrivaines avaient du talent, incroyable!

Je confirme donc bien avoir vécu enfermée dans mon monde – je le soupçonnais déjà-, on me le reprochait parfois. Je ne laissais cependant pas indifférente au vu du nombre de courriers reçus, et de la teneur profonde des pensées, ce qui reste une énigme pour moi. Si je cherchais la tranquillité, c’était bel et bien à l’eau, on me secouait aux mots, c’est bien ça. Il y a dans ces pages, des histoires intenses et intimes, des réflexions tendres, douces et empreintes d’émotions et de questionnements face à l’avenir, d’honnêteté aussi. J’en ai pris quelquefois pour mon grade et me trouve aujourd’hui ravie que l’on m’ait parlé avec tant d’engagement, qui aime bien… ! Mon fils a raison, la carapace se prolonge quelque temps, mais pour sûr, quel foisonnement!

Mince, tous les adolescents devraient écrire, ils ont tant de choses à dire intéressantes et touchantes. C’est probablement la période la plus prolifique aux songes et réflexions, magnifique!

J’ai retrouvé un poème sublime qui me demandait d’essayer encore une fois. C’était mon cœur, mon esprit, ma foi et mon sourire. J’avais dix-huit ans.

J’ai essayé encore une fois. Je suis dedans, là, maintenant. Mon cœur, mon esprit, ma foi et mon sourire. D’accord. Je sais bien de toute façon que l’écriture se nourrit de ce chemin, elle cherche une authentification, une identité, elle cherche l’amour, encore une fois.

Donner c’est donner, reprendre c’est voler.

L’adolescence m’a volée quelques temps, j’ai par la suite oublié, que tout ce qui m’était important, s’y trouvait déjà, je n’y ai pas cru ou je ne l’ai pas vu, à moins que je n’eusse pas le choix.

Voilà ce que je vais en dire à mon fils.

L’amour haut en couleurs.

Je suis réveillée depuis cinq heures, il est maintenant sept heures et mon aimé vient de descendre prendre son petit-déjeuner, je le rejoins de ce pas, j’ai des choses à lui raconter, réjouissantes.

Café, tartines, avalés, les voilà partis. Le petit m’a dit avant de passer la porte: « je déciderai le dernier jour de l’école si je vais en troisième ou non » (C.E.2), « très bien, à ton aise », lui ai-je répondu. Bien que la maîtresse ait déjà donné un avis favorable, il semble que mon fils souhaite se réserver cette décision, ce sera donc le seize juillet. Probablement une manière de s’approprier sa destinée. Je croise juste les doigts pour qu’il ne décide pas de rester dans la même classe, il est têtu.

Décidemment tout est connecté cet été,

et l’amour semble se faufiler inexorablement.

C’est intéressant non? L’amour file en faux, en faille,

je décide d’y aller,

sans faille.