Histoire libre

CHAPITRE 1:

A bord du Dixmude, le 22 août 2021,

Bonjour mon amour,

Comment vas-tu ? Alors ce job dont tu m’as parlé?  J’espère qu’ils ne t’ont pas pris, comme ça tu pourras profiter encore un peu de la fin de l’été. Je t’imagine souvent tu sais, déambulant dans les rues, tu rêves c’est certain, tu regardes les vitrines, tu changes d’avis et de direction, tu rentres dans le magasin que tu ne cherchais pas et tu finis par ne plus avoir de temps pour celui que tu cherchais. Finalement tu as acheté un livre et pas de fringue et ton meilleur moment est lorsque tu t’assois au café. Je me trompe? Je sais, je te vois fumer une cigarette ou deux de temps en temps à notre QG, à moins que tu n’aies choisis la terrasse à côté du Louvre ? Que j’aimerais m’y assoir avec toi. Bon sang, c’est long ! Et? Le livre? Ca avance? 

Bientôt je suppose.

Je t’écris depuis le pont. Le temps se rafraîchit mais c’est encore agréable. Cette mission sera difficile, vraiment difficile. Parfois je me demande vraiment ce que nous faisons là. Je ne devrais pas le dire, mais je crois que je me fais trop vieux pour ce boulot. On doit recommencer ce que l’on faisait il y a vingt ans. Et quand je pense à ceux qui sont tombés là-bas, ça me met en rage.

Je me réveille la nuit en sueur, je fais des cauchemars. Quelle merde ! Et tout ça pour quoi ? Oui, parfois, je ne sais plus. Allez, je ne t’embête pas avec ça. Je préférerais danser le tango à Rio. Oui, on ira, je te le promets. On se perdra dans les ruelles entre téquila et chaleur et je te ferai danser. Et puis c’est toi qui me tourneras autour et je verrai des bébés… Non?

Je ne te cacherai pas que je pense souvent à toi en ce moment. Tu me manques. J’espère que tu seras encore là quand je rentrerai ! C’est une blague bien sûr. J’arrive!

Oui, c’est peut-être la plus belle chose que tu m’aies donné. Prendre le risque d’aimer à nouveau, c’est flippant ! Je n’ai pas d’autres mots. Mais avoue, croire que tout puisse arriver encore maintenant, c’est quand même osé ! Pourtant je suis là, et toi aussi. Je suis si heureux que tu aies décidé de rester, de revenir plutôt. C’est un peu pareil non ?

Un café ? Haha j’ai aimé. Je revois encore ton visage, je n’en croyais pas mes yeux. Je ne te crois toujours pas, tu sais ? Tu l’avais prévu, n’est-ce pas ? Tu n’as pas pu tomber sur moi, ainsi, par hasard ! Ce n’est tout simplement pas possible ! On y reviendra, je n’ai pas dit mon dernier mot.

Je sais que ça marchera. Toi et moi, on a eu le temps. On a eu beaucoup de vies. Je brûle d’envie de te tenir dans mes bras. Oui c’est vrai, tu es plus affectueuse qu’avant, c’est peut-être la maternité. En tout cas, ça t’a réussi, tu es plus belle que jamais. Inutile de te fâcher, hein petite lionne ? Ca ne te tuera pas. J’adore quand tu m’engueules de toute façon. C’est toi qui le dis, les hommes sont plus romantiques que les femmes! Enfin, tu es devenue au moins aussi romantique que moi, ne t’en déplaise, coquillage!

Je dois te laisser, je prends mon service dans dix minutes. 

Au fait, non, je n’ai pas de nouvelles de Lisa. Pourquoi ? Quelque chose ne va pas ?

Je t’embrasse. 

Et n’oublie pas, la première danse est pour moi. Au mariage.

Will

Paris, le 23 août 2021,

Bonjour mon amour,

Je te fais mentir cette fois-ci. Je suis rentrée tard après le théâtre, on est allé manger un morceau, Sergio n’allait pas bien. Il a foiré ce soir. Depuis que Sylvie est partie, il perd les pédales. Il a besoin de faire un break. J’ai peur qu’il craque. Ce fut si violent et inattendu. Plus les enfants à gérer du matin au soir. Le pauvre il a eu une absence. C’est son cerveau qui travaille je crois. Ce n’est pas grave, la représentation fut un succès. J’aime beaucoup, vraiment, ce metteur en scène. J’espère pourvoir rejouer avec lui dans le futur.

Quand on est sortie il pleuvait à verse, tu parles d’un été!. Je me ballade quand même et oui je fume une cigarette de temps en temps avec mon café. Les chaises en allu sont froides en ce moment sur les terrasses et j’ai sortie mon imperméable beige, celui que tu aimes bien… Juste lui.

Ce soir on joue de nouveau, jusqu’à la fin de la semaine. Je me suis levée tôt ce matin malgré tout. J’ai envie de profiter de ma journée et j’ai un rdv chez le dentiste. Myriam a déposé les bouteilles de vin que tu as commandé. Si tu ne rentres pas vite, il ne restera plus rien je peux te l’assurer, très bon choix! J’en ai ouvert une hier soir en rentrant, il faisait encore bon. C’était la pleine lune, je me suis installée à la fenêtre de la salle à manger et je pensais à toi, dans ce grand océan, tout petit sur ton bateau, bon je rigole, en tout cas je vous voyais naviguer sous une traîne de nuage, laissant cette trace d’odeur de mâles derrière vous et quelques effluves féminines. Comme une ombre qui explore un corps de femme ou un silence mouillé qui avance avec un bruit de moteur sec. En tout cas, il faisait bon. Et tu me manquais. Je deviens romantique, oui tu as raison. Je suis quand même fâchée.

Au mariage? Bien sûr que je t’accorde cette première danse. Toutes les autres si tu veux. Tu as intérêt à m’inviter de toute façon parce que j’ai très envie de danser! Depuis combien de temps n’ai-je pas senti ton odeur, ta main qui me fait tourner, ton bras qui me sert la taille sans la déshabiller, j’aime ce ballet, c’est mieux que des retrouvailles, c’est mieux que le sexe, c’est un battement de nous. Alors, convaincu?

Non, je ne sais pas ce qui se passe, je n’ai plus de nouvelles de Lisa. Il est vrai que je m’étais un peu emportée maladroitement il y a quelques temps – tu me connais-, et j’ai du aller trop loin. je me suis excusée mais nous avons probablement besoin de temps. Il y a autre chose. Je vais l’appeler. On verra. Je te tiens au courant.

Les garçons sont en vacances avec mes parents à la montagne. Ils s’amusent, je suis si contente.

J’ai rendez-vous,

A bientôt,

Je t’embrasse.

Virginie

« Nous arrivons. Range tes affaires, c’est l’heure. Tu peux dire non, oui évidemment. Mais moi je sors. J’ai besoin de m’aérer après la représentation. Alors tu viens? »

Il pleut, il y des courants d’air, la porte est ouverte, elle vient de claquer, un des voisins vient de sortir, oui, je viens, il m’a donné envie.

Je raccroche. Barbara est tellement gentille. Un papillon.

Je rabats mon manteau, le boutonne, relève le col, je sors. Des gouttes tombent sur mes mains, je souris, j’ai des frissons, la gouttière est bruyante, j’ai déjà froid. Mon ventre se serre, j’aime marcher et par dessus tout, l’odeur de l’humidité. Je reste un peu plus longtemps sur le trottoir, mes pas sont lents et vifs. Une voiture passe et ses roues font gicler l’eau, j’ai envie de lui dire de revenir, arroser mes talons dans le noir, sous le lampadaire. Je commande pour nous tous, la table devant, avec les sous-verres en carton et la petite nappe en dentelle, le plafonnier rond à fleur, ça fait beaucoup de bières, on est nombreux ce soir. Je parlerai à tout le monde, parce que je sais faire et j’aime ça. Je ne serai peut-être pas la dernière à partir, mais la dernière à rester, c’est sûre, j’aime étendre la nuit jusqu’à ce qu’elle m’appartienne. Le patron fermera la porte derrière moi, tournera la clé vers la droite, j’entendrai le bruit de la fin et dehors, ce sera déjà l’aube, j’irai dormir au chaud, mes habits étalés sur le sol ma chambre, sur la chaise, mes chaussures couchées dans le couloir, mon manteau pendu sur le porte manteau dans l’entrée, comme un écolier oublié avant de partir à l’école, je me laverai les dents à moitié endormie, en faisant des grimaces au miroir et demain j’irai manger un Fish and Chips au pub et retrouver la table de devant et le patron avec son entrain de tavernier et son odeur de savon.

CHAPITRE 2:

Je ne lui dis pas mais il me manque lui aussi. Deux lettres envoyées à deux mois d’intervalles, il y a 27 ans. L’une dans laquelle il me raconte sa rentrée à l’université, ses doutes, que veut-il faire? Je lui manque, il est discret, il est délicat mais il est là et me demande impérieusement de lui écrire tout en acceptant que je ne le fasse pas. Nous sommes loin, un océan nous sépare. Je crois qu’un gentleman c’est quelqu’un comme lui. Puis la deuxième lettre, il m’apprend le décès de sa mère. Il a perdu son père il y a un an et demi déjà. Il paraît si fort, il ne se plaint pas. Il m’avoue qu’il cache sa peine, à tout le monde, il est fort, il veut les épargner. Il a rompu avec sa petite amie le jour de son anniversaire, ils s’aimaient encore. Il me dit que j’avais raison, qu’ils se faisaient du mal. Mais qu’ai-je pu bien lui dire pour qu’il quitte une fille qu’il aimait encore?

Il est le plus tendre des hommes qui m’aient aimée, le plus indépendant aussi. Il sait ce qu’il veut, ce qu’il ne veut pas, il me promène le long des traverses posés comme de solides chemins, il me rattrape quand je perd l’équilibre, quand je manque de tomber. Il me regarde l’époustoufler, il se laisse éblouir mais c’est lui qui m’explique pourquoi, il se faufile dans mes désirs pour y allumer la lumière, il pleure dans mon brouillard, dans ma tête noire et j’apprends à aimer mon désespoir, il me promet qu’il n’est pas magicien, qu’il ne peut faire ce qu’il veut du temps, de son histoire d’homme, il m’apprend la patience et je découvre chaque jour une nouvelle partie de moi.

Les courriers étaient rangés dans la cave de mes parents. Un jour de juillet, je me suis enfin décidée à les mettre dans ma voiture, j’ai enlevé mon passé, je voulais le faire parler. J’étais enfin libre.

De retour chez moi, j’ai ouvert des dizaine de lettres.

Et je l’ai retrouvé, avec mes souvenirs et son sourire. Je me suis sentie chez moi.

Alors je lui ai écrit, il a répondu très vite, il ne m’avait pas oublié, c’était fou. Il m’avait attendu mais pas réellement. J’avais disparu pour toujours. Il m’a cueilli comme un bouton sur une roseraie. D’une main délicate sans se piquer. Il m’a entouré d’affection et d’attention, j’ai ouvert une allée entre sa main et mes yeux de pétales. Ce fut un moment magique. Je peux le dire aujourd’hui que je me trouve encore dans cette allée et que je vois ce qu’il lui a fallu d’amour pour que je tourne mon sourire vers lui. Mon vrai sourire. Celui qui me réchauffe.

Voilà pourquoi il me manque. Il y a en cet amour quelque chose de pur qui le donne envie d’y verser toutes mes larmes, sans inonder, juste d’arroser un peu le ventre et le torse, le vent et la montagne.

Alors bien sûr, depuis je me sens heureuse. Etre aimée. Tout simplement.