ô Mère

Si je ferme les yeux,

puis-je la revoir?

Silencieuse, blanche,

dans le couloir où elle passe,

je la suis du regard,

elle se retourne et s’enfuit.

Elle fut ici.

Aurais-je eu du mal

à la retenir ?

Ma main attrapait sa robe,

échappée de ses préoccupations.

Mes pensées fortuites,

enlacées dans sa nuque,

la fermeté de sa peau,

la joie de ses cheveux,

finissaient presque toujours

par me bercer,

et au lieu de penser à m’en plaindre,

je l’endormais.

A genoux dans sa main,

je devins son prince,

et elle me posa.

Elle était mon secret, ma vie,

j’ai crié,

au son de sa voix,

ce que j’ai pu pour m’annoncer.

Je prie pour son pays,

je pleure et je désespère,

j’ai eu peur de la perdre,

et sur le chemin,

ses bras m’ont enterré,

en terre fertile.

Bien avant moi,

elle avait commencé à partir.

Elle m’a pris de vitesse.

Le bout du monde n’est pas si loin,

l’autre côté est si près,

et pourtant…

Si seulement je n’étais pas libre,

si seulement elle n’était pas belle,

j’y serais déjà.

Dieu qu’elle me manque.

Si je fermais les yeux,

la verrais-je encore ?

Où a t-elle tout pris, tout enlevé,

tout sauvé?

Serais-je assez éblouissant,

pour lui plaire demain ?

Son doigt posé sur ma bouche,

elle me faisait taire,

pour que je lui parle.

Saisirais-je un jour,

ne serait-ce qu’une fois,

le sens de ces gestes ?

Elle me rendit à moi-même,

à ma mémoire,

sans un mot,

elle ouvrit mon ciel.

Oui elle m’a enlevé.

Oui elle m’a obligé.

Oui j’ai réussi.

Quoi qu’elle choisisse,

je n’en resterai pas moins à elle,

plus qu’à moi,

ou à nous.

Et je préférerais mourir plutôt que de la rendre,

alors oui,

peut-être devriez-vous me la prendre.

Néanmoins,

si je fermais les yeux,

et que je vois ce qu’elle voit,

que je la serre tout contre moi,

je suis bien sûr,

que je serais,

encore une fois,

son enfant,

son amant.