L’aveugle

Je le savais.

Il joue sur le parquet de la salle à manger

ses jouets sont éparpillés comme des mies de pain

des traces de beauté, indésirables

à certains endroits

qui roulent sous les meubles

attendent.

Il sourit à la fleur dans son pot

illuminée par le rideau de la fenêtre

elle le lui rend

la vie des grands l’attire mais il sait

que tout sera affrontements

affaires solitairement menées.

Il précipite son heure

le chemin sera long, il faut vite commencer

maintenant, déjà avant

sans compromis.

Rien de rien, que ces épuisantes sources de

bonheur, qu’on lui concède tout en les lui rappelant.

Sa solitude, son monde scientifique

sa vue, tout lui est inférieur.

Il ne saisit pas, il essaie pourtant

l’amour qui s’échappe

et le tire par le cœur

à l’intérieur,

une cage de savoir, de livres, un mur d’étoiles.

Il lui a été donné une énorme responsabilité:

faire comme s’il ne voyait rien.

Choisir les jouets

les faire voltiger

et les remettre à une autre place

dans un style sans coïncidences

violent parfois

si silencieux dans son état.

Il a dû apprendre

s’endurcir

et puis tout lâcher.

Alors il a vu pour la première fois

ce qui lui avait été donné:

la vie s’échappera

en miettes à éparpiller

à la fin.

Dans sa mission, il a du succès

une vue perçante

et des solidarités diffuses.

Je le savais:

je l’ai choisi parce qu’il est aveugle

il m’a choisie parce que je ne vois rien.