Cogito ?

J’ouvre le livre.

Je rentre dedans et je pense, enfin j’embrasse, je salive, j’ai des garde-fous, des notes de bas de page, des voix audibles qui menacent de me renvoyer d’où je viens. Bref je ne reste pas seule avec lui, car à moins de vouloir me noyer dans un torrent, il me faut restreindre le volume de connexions, d’eau, de mots.

A moins que je ne doive démultiplier mes affluents et les océans qui tombent dedans.

Je coule des jours heureux, j’apprends l’effort.

J’écoute tous les bruits, je suis une oreille géante. Moi aussi je fais des laïus maintenant, des distinctions, je deviens une adulte et merde !

Je tue des jours heureux.

Oui bien sûr je me réalise, accidentellement.

J’essaie d’aller partout dans ce livre et je vois de multiples signes et des envols. La vie semble se préparer. Quelle étrangeté.

Elle se débarrasse des ours aux esprits trop lourds, voir inutiles, elle trouve des moments de repos et s’endort sous les arbres. Entre les pages fraîches je découvre des allées balayées par des vents rigoureux, qui font voler mon écharpe. Je la rattrape coincée dans mon manteau, la goutte au nez. Je trouve un vieux mouchoir dans ma poche. Il faudra que je pense à mettre des kleenex dans mon sac. Sous mes pieds du sable blanc à petits grains, j’ai envie de faire du sable doux, doux comme lorsque nous étions enfants, dans la cour d’école. De nos mains nous poussions la couche supérieure, les cailloux. Il en restait toujours en dessous, du sable fin qui caressait les doigts. C’était comme un petit miracle à chaque récréation, comme c’en est supposément un pour chaque écrivain. Aujourd’hui je marche le long de ces trouées ouvertes longues et régulières, à mes yeux, très sophistiquées. Et je peux encore entendre le bruit des enfants, je devine la caresse sous mes pieds, je suis rentrée dans l’essai.

Je souris comme un conte tout juste sorti.

Le livre me tire par le bras et je lâche du mou, je n’arrête pas, s’il savait d’où je viens, d’où il me sort, il serait plus compréhensif à mon égard. Mais soit, j’ai appris entre temps qu’il n’y a pas de pitié à attendre des écrivains, leur rôle n’est pas de compatir mais de cheminer et de soulager les phrases. Ils sont manuels, leur force tient dans leur savoir faire, bâtir, construire et devenir des témoins de toutes sortes d’endroits, des candidats au travail, des poseurs enfermés, des amours de couvertures inoubliables.

Alors je prie.

J’ai atteint un paroxysme ultime, apparemment donc, puisque j’ai dû m’arrêter. Là, j’ai allumé les cierges d’une forêt vierge et il m’a entendu l’appeler, j’ai fondu sur lui comme le faucon sur sa proie. Je n’ai vraiment pas vu que j’allais écrire un chapitre maladroit, à croire qu’il fallait se rater. J’ai voulu le toucher mais il a préféré le faire lui-même: toucher mon hypersensibilité, mon hygrométrie précise, la pluie sur ma peau et les larmes tombant dans les allées. Disons qu’il a abaissé la main des gardes qui me protégeaient du soleil.

Le livre m’a enlevé à mon esprit et m’a donné raison.

Quelle sensation minuscule et fluide.

Je continue à marcher, page après page. Il me captive sans m’obliger, me surprend, m’enroule dans son plaisir Saint, je relis parfois plusieurs fois. Il semble même que je puisse le suivre. Il me sait trop enfant pour le comprendre, alors il attend mes rimes pour s’installer. Et pourtant c’est aussi cette « keruwb » (le chérubin hébreu) qui en sait beaucoup, voir trop, qu’il a invitée. Il a mis la table, le couvert, il a cuisiné, il a posé les bougies et puis je me suis assise au coin du feu, comme une enfant en contemplation. J’ai grandi dans son ventre.

J ‘ai découvert mille balbutiements et je trouve qu’il est agréable de savoir qu’il se passe des choses qu’il est difficile d’expliquer tant il nous manque tout.

Et je deviens de plus en plus exigeante, précise.

Je suis enfin correctement malade, j’abuse de ma force, j’oublie et je me souviens.

Je suis.