Le miroir de Cécile

J’ai commencé à lui dire aurevoir avant même qu’elle ne sache qu’elle partait, où du moins avant qu’elle ne s’y soit préparée. Je regarde ses tongs oubliées au bord de la piscine, ses pas nus et arrosés, ses lunettes « Givenchy » posées sur la table ronde, à l’ombre d’un pin parasol et j’attends patiemment chacune de ses apparitions. Sur la terrasse immaculée d’un sable grège, sa tasse à café posée sur la margelle sent encore ce grain de femme odorant qui me serre le ventre. Je la vois encore bercer ses pieds dans l’eau verte et fraîche, je l’entends penser, achever son travail, elle remue comme un animal, un cheval qui sort du pré, elle a fini. Elle n’aurait jamais laissé sa tasse à personne, vide, et son ordinateur toujours ouvert, son phénomène, sans surveillance. Déjà tout cela me manque. Oui, je réalise seulement maintenant que je serai moi aussi atteinte par le manque, le syndrome: je ne veux plus être seule.

L’huître, la rebelle, la sauvage, l’ermite, se fissure, se rend. Je ne veux pas qu’elle parte, non, je ne pourrai plus me passer de ses mots, son aura, son sourire, encore moins de son humeur, cette légèreté cachée sous les draps blancs de ses matinées de feu. Un chat peureux aux griffes ajustées. Elle les aimait vernis. Moi aussi.

Une lente apocalypse, une « Ennuipocalypse », (2015 – « The bureau of linguistical Reality »)-. Très malin. Oui, il est surprenant de voir combien il est bénéfique de mettre nos expériences linguistiques en commun, goûter l’essence de ce que disent les autres, les petites mains d’Opale, du Gange ou de l’Amazone. Ce mot, « Ennuipocalypse », je l’attribue à ma vie, une lente descente à l’envers. Oui ce fut une découverte lorsque je le lus pour la première fois. C’était bien cette longue inclinaison qui finirait indubitablement à l’eau et que je maîtrisais à la perfection, qui allait me noyer gentiment, m’entraînant avec chaleur dans ses eaux. Je ne me posai pas les bonnes questions, attribuant même à mes rêves une destinée plutôt optimiste. Je creusai mon trou et je pensai ne jamais y reposer.

Cela n’arrive t-il pas qu’aux autres ?

Elle n’avait pas terminé ses valises, loin de là et me laissait avec tant de choses à trier et ranger dans la maison. Elle y avait mis un bazar pas possible et j’avais l’impression de pagayer à l’envers. J’ai fini par laisser tomber. Il y avait assurément un autre moyen de me ranger. A l’instar de ces nouveaux mots, il faut universaliser, un tout en commun, les orientaux, les asiatiques le savent bien. La langue universelle relèverait plus des crevasses dans le sol où circule le magma du Nord au Sud et de l’Ouest à l’Est, plutôt que d’une icône plantée en haut d’une pyramide géante qui éblouirait le monde de ses injonctions. Donc il me faut attendre que ça se calme et engager mon corps qui tient à mobiliser les Esprits. Se ranger.

J’avais la sensation que ce serait plus facile après son départ. Je me souviens de mes émotions à son arrivée, elle avait passé la porte et dit:  » Je vais te sortir de là ». Très vite je m’étais aperçue qu’elle ne rigolait pas, savait faire. J’ai mis du temps avant de la croire, on ne peut pas dire qu’elle inspire confiance. Elle a l’air d’une acrobate sur un fil abimé, danse plus qu’elle ne pense et je voyais bien qu’elle avait l’air de disparaître souvent derrière le rideau des oliviers, des palmiers, des feuilles volantes. Un petit rien et elle était partie. Que faisait-elle? Créait-elle quelque chose? C’est évidemment la question que je me suis posée, posée et posée souvent. Que sait elle? Elle ne m’a jamais rien imposé, demandé, peut-être a t-elle suggéré, sous-entendu, semé. Si tant est qu’elle l’ait su, depuis sa discrétion intelligente. Elle n’a besoin de personne et pourtant je pouvais parier que son sourire était connectée quand même, à moi, à nous tous. Elle se nourrit je crois de tout ce qui l’entoure. Elle se plante, se ramifie, s’étend, s’adapte, se nourrit, j’avais parfois l’impression de vivre avec des ronces.

Son regard triste me disait que ça n’allait pas. Mais elle est du genre à se brouiller toute seule, elle a instauré un SAS dans sa vie, de compression. Il faut bien que tout y tienne. Je n’ai jamais compris ce qu’elle y trafiquait, mais elle en ressort toujours. Et c’est complètement fou.

Un malheur n’arrive jamais seul, il lui venait la terre aussi, les vers. Je savais bien qu’elle ne maîtrisait pas, qu’il lui fallait traverser l’orage comme une navigatrice damnée.

Elle a passé le triangle des Bermudes, ou était-ce le Cap Horn?

C’est donc cela un tournant de vie. Je n’ai aucune idée de ce que je vais faire. Il me semble que je vais me faire submerger par une vague géante où plusieurs et qu’il me faudra m’y habituer. Elle les retenait semble t-il, elle les avalait toutes crues, les buvait, les faisait se fracasser sur ses rochers, les réduisait au silence, au calme, et puis recommençait. Je crois que tout cela l’a épuisée. Je suppose que le repos ne la quittera plus. Parce-que je suis là et qu’ainsi vont les choses. Elle me tend le témoin. Accepter ce qui vient, le vivant. Et c’est bien pour cela que son départ m’est si lourd.

La porte vient de se refermer et je cherche son odeur partout. Vraiment? Sérieusement? Elle est partie?

C’est le mieux pour elle, pour moi, pour nos vieux jours. De toute façon, nous voilà liées à jamais et je parierais que je la retrouverai dans chacun de mes doigts, de mes souffles de ce futur qui semble s’éclaircir désormais. On me l’a dit il y a peu de temps. « Maintenant, tout ira bien. » Et je sens la brise inconnue.

Mais tout allait bien déjà avant – ai-je envie de répondre-, avec une nostalgie d’estropiée.

Je sais ce que cela veut dire: qu’elle va bien, elle aussi.

J’ai presque envie de lui dire « I’m one Fire »;

et je ne peux pas croire que nous n’écrirons plus ensemble.

Je me trompe n’est-ce pas?

Que vais-je faire? Qu’il est triste de se tenir debout.

Je me suis servie de ton miroir, Cécile, et toi de mes arbres.