Les Baillys

La maison dans le hameau des « Baillys » appartenait à mes arrières arrières grands-parents, je ne sais plus exactement lesquels. Un héritage. L’un d’eux avait des terres, beaucoup. Elles ont été divisées. Mon grand-père a reçu cette bâtisse berrichonne sur sa parcelle. Sa sœur, celle d’à côté. C’est une maison aux fenêtres basses, les volets en bois se ferment par un crochet. Il y a cette rambarde en fonte sur le rebord. Par beau temps, il est plaisant de s’y accouder, le visage tourné vers le soleil, tout en discutant. Il n’y a que deux pièces. Une maison du terroir, toute simple et tant pour moi.

Sur la façade face au jardin, deux fenêtres entourent une porte avec une petite barrière devant, pour éviter que les animaux n’entrent. Au-dessus, il y a la petite porte du grenier, à laquelle on accède par une longue échelle. J’ai toujours vu mon grand-père grimper. A bien y regarder, il n’y a pas un arbre ou un mur contre lesquels il n’a pas posé les barreaux, vérifiant toujours l’équilibre de l’équerre pour s’assurer de ne pas tomber. Il voyait sans doute mieux d’en haut ou bien il se cachait dans les feuilles, coquin. A droite de la façade, une autre porte donne sur ce que l’on appelle chez nous, le galetas. Un appentis en quelque sorte, d’abord dédié aux animaux, il apportait un peu de chaleur à la chambre. Les murs sont mitoyens. Avec le temps, les bêtes ont disparu laissant place à l’établi, au solex, vélos, machines, à la grille à fromage et tout ce qui pouvait servir à la vie à la campagne. La température y est incroyablement tempérée. La pièce est très petite et entourée de trois murs de soutenance épais. Le son y est feutré.

La cour est aussi un chemin, un droit de passage vers la maison de sa sœur.

Sous les noisetiers qui forment une haie, sur le côté droit, là où s’étend l’herbe, deux tables étaient posées, recouvertes de nappes en toile cirée, un peu égratignées par l’épluchage des fruits ou la découpe des pommes de terre, malgré l’habitude de la main experte, le couteau glissait quand même. En face, le jardin. Il s’arrête au ruisseau en contre-bas. Des guêpes tournaient autour des restes de confiture laissés par le petit-déjeuner. On y arrangeait les haricots, les prunes pour les confitures, on y cassait les noix, coupait les tiges des fleurs. Il n’était jamais question de gâcher ou de se laisser aller. Je n’ai jamais vu mes grands-parents s’affaisser, jamais. La vie a été dure et je me demande souvent ce qu’ils en ont fait.

J’étais chez eux souvent, les deux premières années de mon enfance, puis plus tard certains week-end, certaines vacances. Dans leur appartement en ville ou ici, au cœur du Berry. Le lieu le plus vivant que je connaisse, je cherche l’essence des choses.

C’était une joie de savoir qu’on y allait. Mon grand-père prenait du poids là-bas, du sourire aussi. Ma grand-mère se reposait de temps en temps, assise sur une chaise longue en tissu retenu par des cordes. J’aimais la savoir apaisée. Elle était discrète et avait de l’humour. Elle avait fait son lit trop vite probablement. Poussée par le vent. Elle avait élevé cinq enfants, une seule fille. Et puis nous, par la suite. Son sourire, lui aussi, de toute beauté. Un caractère bien trempé, enseveli parfois. Je ne l’ai jamais vue se mettre en colère mais je suis bien sûre qu’elle l’a fait. Je ne pouvais le deviner pourtant. Il y avait deux centimètres de beurre fermier sur toutes les tartines qu’elle nous préparait chaque jour et c’était absolument délicieux. D’elle, je revois la bonté.

On allait assurément manger de la tarte aux prunes pour le goûter. Des Reines-Claudes qui poussaient juste derrière, près du noyer. Les noix, je les aimais encore blanches, juste croquantes avec ce petit gout sucré. Tant d’arbres fruitiers dans un si petit hameau, faisaient notre fortune. Il n’y avait pas de mots pour accompagner. Mes grands-parents parlaient peu et j’écoutais brièvement. Les impressions s’installaient dans mon esprit, une tempête qui rentre par la bouche. Aujourd’hui je puis dire que c’est une chimie assez brutale, il s’agit d’être fort et de compenser par la douceur de la nature. Presque se faire nature soi-même car on est vite fixé par son sort.

Après que ma grand-mère nous eut quittés, j’allais rendre visite à mon grand-père l’été. Je faisais la vingtaine de kilomètres en scooter sur des routes départementales que je connaissais par cœur.

La maison a connu quelques déboires, de beaux dégâts. Ces moments qui laissent des traces et que l’on ne sait pas très bien à quoi attribuer, ils restent avec le temps incompréhensibles.

Une fois, nous jouions dehors, la nuit venait de tomber et à l’âge d’être en primaire, je me suis approchée de la porte d’entrée, de la double barrière, je voulus rentrer dans la pièce où tout le monde se tenait et j’ai vu. L’un des adultes venait juste de relâcher son poing, il venait de se mordre la main. Je me souviens de tant de fois où les rencontres ont tourné au vinaigre.

Je ne puis dire si les femmes intervenaient pour faire cesser le chahut, si elles le pouvaient seulement. Cela a toujours été déplaisant et le terme est léger.

Dans la journée, on installait les tables dehors, on sortait les couverts bien rangés dans de lourds tiroirs et on posait dans les vases du jardin, les fleurs de Mémé, des glaïeuls. Mémé glaïeuls. Ce petit nom aurait été mignon.

On démarrait l’énorme cuisinière en fonte qui fonctionnait au bois. La maison était restée dans son jus. Une pièce principale et une chambre. Les toilettes étaient dehors. Les meubles sentaient le temps et la résistance. Une odeur forte qui mobilisait les narines. La vie a été rugueuse ici, mais pleine aussi, joyeuse et courageuse, tout le monde participait à la vie de l’endroit. On a tiré sur les ressorts des lits, ceux des corps aussi, poussés jusqu’au bout. Des chiens attendaient sur un banc comme à l’ouverture des portes de la messe du dimanche matin, endormis. Les rouages ne grinçaient pas, ils ont été consciencieusement huilés, on savait prendre soin des gonds et des siens.

D’ailleurs il n’y avait même pas de poussière, pas de lumière non plus. Alors la fenêtre était un petit miracle. On jouait aux cartes sur la table en formica, devant l’évier en pierre.

La maison se situe non loin du château. La route passe devant d’ailleurs, dans une enfilade de haies. Je suis toujours prise d’un sentiment merveilleux lorsque je m’approche des Baillys. Pendant les quinze dernières minutes qui précèdent l’arrivée, mon cœur se met à battre plus vite et je sens la chaleur m’envahir, cet endroit m’a toujours rassemblée. Il me nourrit sans que je n’ai rien à faire. Tout est inscrit dans mes mots, les couleurs, les odeurs, l’incroyable résilience du temps et la solidité de l’ensemble. Je fais partie des meubles et des arbres. Le jardin qui pousse au milieu des bocages, caché, entretient ses trésors, pluies après pluies, orages après orages, soleils après soleils, constant, équilibré, il demande du travail, beaucoup de travail et donne de bons légumes.

Depuis toujours, au-delà de la forêt, du pré en pente et des vaches, il y a une ferme. Chacun vit chez soi, seule la rumeur raconte d’années en années, de générations en générations, la survivance des voisins, tous des taiseux dans un pays aux collines abondantes et vertes.

Je pourrais m’y rendre, c’est seulement à une heure de promenade. Chaussée de mes bottes de caoutchouc, en suivant la rivière asséchée dont le tracé a presque disparu, je découvrirais les alentours. Le lit est maintenant recouvert d’orties, de fougères et seulement traversé par les vipères, les rongeurs, dans la pénombre des sous-bois. J’ai toujours été réticente à prendre ce chemin quoique je savais qu’il avait assurément la logique naturel des cours d’eau. Il me mènerait quelque part en toute sécurité, en passant par des endroits peu fréquentés. Je deviendrais l’intruse ou la bienvenue, suivant ce que je choisirais et le craquement des branches sous mes pieds résonnerait dans toute la forêt.

Je me demande ce qui se passe dans la ferme voisine. Je pourrais m’avancer dans la cour trouée par les pluies, silencieuse, amère de se tenir au centre de tout et si loin à la fois, même entamer la conversation avec la maîtresse de maison. Elle sortirait de sa cuisine un torchon sur l’épaule, l’œil méfiant et froid, je suis bien sûre que je pourrais lui parler, me faire inviter pour un café bien noir et léger, dans une grande cafetière en verre, me faire offrir un pot de confiture et des petits beurres, voire même je pourrais revenir, partager un autre café noir dans une vieille tasse en porcelaine fleurie, ébréchée, même les jours de pluie, encore plus les jours de pluie. Un temps à se réchauffer. Elle finirait par me parler d’eux et son mari me regarderait de travers, avec mes habits de citadine, observant sa femme se détendre à chacune de mes venues.

Je suis aspirée par le lieu, celui de mon enfance, de mon adolescence, de mes vacances, de la vie simple autour de la nature du matin au soir.

Aujourd’hui, je retourne dans la maison.

Onze heures, le soleil va se lever. Tard. Dans la brume. Je suis partie tôt ce matin, j’aime partir tôt, c’est nouveau. Je n’ai plus assez de mes journées, je me suis organisée. Depuis, j’ai besoin de temps. Depuis je dois apprendre à vivre avec le manque et les choix. Je compte dire non quelquefois.

J’arrive aux Baillys. Je pose rapidement mon petit bagage et je sors humer le brouillard du matin. L’air froid et la rosée, ce silence enfermé dans son manteau, la nature se dissipe très doucement. Les arbres ont bonne mine, malgré le nombre de saisons qu’ils ont vu passer et qui ont tordu leur tronc, leurs branches et ont fait pousser la mousse sur leur peau, fait tomber la couche supérieure laissant des traces de batailles anciennes. Des mouches sortent des vers dans les restes d’un moineau tombé au sol. Il a l’air si bien, si beau. Il a du se briser la nuque, je ne sais pas. Il a une toute petite plaie sur le côté. Pas grand chose, mais il n’a pu empêcher les drosophiles de faire leur nid dans ce petit trou un peu rouge, elles se nourrissent de fruits murs tombés eux aussi de l’arbre. Je voudrais voir bouger ses ailes, le voir s’envoler. D’ailleurs je pense encore que cela peut arriver, lorsque je reviendrai ce soir, il aura disparu, repris des forces, sera revenu de son tunnel et ne se souviendra même plus de cet épisode désagréable. Là, il n’est pas à sa place.

Ce soir je ferai un feu dans la cheminée. J’ai de la chance il reste du bois sec, quelqu’un a été malin avant de partir, les bûches sont posées sur la palette en bois, à droite de l’âtre. J’en laisserai pour les prochains. Mais pour le moment la maison est à moi et je ne veux pas savoir qui viendra écouter les histoires de la vieille bâtisse. Il y a encore cette grosse boite d’allumettes qui fait un bruit de délivrance quand on l’ouvre. Il suffira d’une étincelle quand j’aurai préparé le départ du feu. J’y mettrai le journal que j’irais lire dans la journée au café du village, sur la grande place en bas du château. Je discuterai avec la propriétaire, petite, énergique, qui me regardera comme une étrangère alors que je suis d’ici depuis plus longtemps qu’elle, jusqu’à ce que je commande le plat du jour et qu’elle commence à se détendre. Mon ordinateur, mon blouson de cuir, mon rouge à lèvres, mes grosses lunettes de soleil, je mettrai du temps à la dérider. Mais j’y arriverai. J’y arrive toujours.

Parce que je suis d’ici depuis bien plus longtemps que moi et que mon chemin me rattrape. Le cimetière du village est plein de mes ancêtres et j’aime ce patronyme que je porte, synonyme de robustesse et de générosité. Bien sûr cela ne fait pas de moi une femme féminine, ce n’est pas grave, j’ai appris. Mais la robustesse, la générosité, le langage des étoiles, cela je le dois à ceux qui m’ont précédée.

Je fêterai cela ce soir, seule devant mon ordinateur, j’écrirai toute la nuit, toutes les nuits et tous les jours. Parfois, je boirai un verre de vin du pays ou deux, dans des verres que j’aurais lavé depuis, car bien que j’aime cette odeur de bois, ça ne va pas avec le tanin. J’aime bien, mais il faut grandir.

La maison pourrait prendre un air de vinaigre, oui, mais aussi d’épices et de guimauve. De jambon séché et de plats sophistiqués. A vouloir tout, on se plante bien.

De toute façon, je n’ai plus grand chose à perdre.

J’ai donc déjeuné au café. Et j’ai effectivement discuté avec la patronne, elle avait fini son service et je ne parvenais pas à partir. Croisant et décroisant les jambes, le fessier aplati, je me disais que je devrais aller marcher un peu. J’ai écris toute l’après-midi sous les platanes, j’ai vu se garer et repartir les mêmes voitures, des enfants rentrer de l’école, des touristes se rendre en visite au château, j’ai pris un verre de Menetou Salon, vers cinq heures, sous le soleil.

Oui tout est ici. Tout s’est écrit ici. Je cherche dans le creux de ma tête, dans mon corps et je m’installe au fond de moi. Il n’y a pas meilleur endroit pour se faire une santé. Pas meilleur endroit pour commencer une vie. C’est le rougeoiement du soir qui tombe, sur les coteaux, sur les vignes et les pommiers. Il est temps que je bouge, il est temps pour moi d’entreprendre le voyage. Je suis attendue. J’emmène avec moi le village et la route qui va aux Baillys.

Quand je gare ma voiture le soir, sous le noyer, je sais que je viens de l’accueillir pour mieux lui dire au revoir. J’allume des bougies dans la pièce. Il n’y en n’a que deux. A côté, deux grands lits. Toujours, je l’ai toujours connue ainsi, la chambre.

Il y fait froid, humide, noir. J’ai rapporté des journaux. Les flammes commencent à bouger, à tournoyer et je suis hypnotisée. Je regarde le feu prendre, déjà son odeur me parle, je sens la chaleur m’entourer et je n’ai plus peur. Je suis la maison. Je l’ai toujours été.

Cela ne fera aucun différence que j’y sois ou pas, depuis longtemps déjà.

De toutes ces ficelles rangées dans les tiroirs et ces pas entre dedans et dehors, incessants, recommencés, je prends les nœuds et les matins, les choses attachées et les soirées et je regarde pour la dernière fois le feu qui ne me quittera jamais. Je suis à lui.

Demain je repasserai la porte, je fermerai la barrière, je tournerai la tête vers les souvenirs dans la cour, dans les prés et puis j’irai le rejoindre.