ABRAM

J’ai fait une rencontre magnifique ce matin.

Une femme.

Brésilienne.

Elle a une association au cœur de l’Amazonie où, dit-elle, l’eau est si pure que c’est comme se baigner dans du liquide amniotique. Des cascades par centaines. De l’eau. De l’eau. De l’eau. De toutes les couleurs. Des nappes phréatiques abondantes. Des forêts.

Je peux voir, je peux sentir, la magie.

Ils sont en train d’acheter un terrain, la construction de trois maisons est en cours; une pour l’école, une pour les bénévoles de l’association et une pour la femme qui s’occupe de l’association sur place et aide les habitants à se former à la permaculture. Elle me dit, « si vous voulez venir, il faut venir dans la famille », je lui dis « votre famille ? Vous voulez dire les habitants du village et ceux qui travaillent pour l’association ? », « Oui », répond-elle.

La population est issue de l’esclavage. Elle a été découverte il y a seulement soixante ans.

Elle est esthéticienne et elle est en train d’enlever mes poils en me parlant de la plus belle forêt du monde.

L’endroit ressemble à la savane, c’était un endroit rassurant pour ses nouveaux arrivants, un air de leur Afrique ? Une nouvelle maison.

Sa mère était activiste écologiste au Brésil, toujours par monts et par vaux. Parfois la police emmenait tous les adultes, laissant les enfants livrés à eux-mêmes.

Je la regarde, elle n’a pas sourcillé, pas de tristesse sur son visage quand elle revoit les scènes. Dans son silence, j’entends des enfants qui jouent et qui savent, forts et résilients. « Nous pouvions nous nourrir des œufs des poules et de fruits. » Parfois sa mère la laissait avec sa grand-mère de longues périodes, quand elle partait. Elle l’appelle « sa deuxième référence ». Elle ne savait jamais quand elle reverrait sa mère, c’était difficile et pourtant elle ne semble pas s’en plaindre, elle dépeint. Avant même que je ne pose cette question stupide dont je connaissais déjà la réponse mais qu’elle a dû entendre poindre sur mes lèvres, elle me dit: « non, je ne regrette pas ».

Sa mère était styliste. Elle a quitté son père quand elle était jeune. Au fil des années, elle a emmené sa fille dans ses batailles. D. n’est pas allée à l’école ou peu et elle me parle comme un livre posé dans un champ qui saurait tout de la mémoire des herbes. Elle me voit presque entièrement nue et j’ai l’impression qu’elle me peint ou plutôt qu’elle peint tout le temps, sans même toucher la toile. Son corps est une brise légère qui prend soin sans toucher. Ce doit être les cascades. Et pourtant elle tire sur cette bande de cire chaude et désagréable qui me hérisse la chair!

Elle a rencontré son mari lors d’une formation au Brésil. Ils sont venus s’installer au Grand-Duché du Luxembourg car il y avait ses enfants. Ils avaient besoin de lui. Leur projet de vie est là-bas. Ils soulèvent des fonds pour construire. L’association existe depuis huit ans et compte quatre-vingts adhérents, tous fidèles.

Elle dit que si cet endroit se déséquilibre, c’est la terre qui se déséquilibrera. Leur vœu est de donner aux habitants le moyen de produire ce dont ils ont besoin afin de ne pas avoir à vendre leur terre à des industriels du soja.

« Le chakra cardiaque de la terre », c’est son nom.

C’est drôle, je viens de nommer ma nouvelle playlist « Le cœur » il y a quelques jours.

Et puis elle commence à parler de « tourner en rond ». Je me demandais si elle avait une faille. Elle dégageait une telle énergie de vie et d’amour que j’en suis devenue comme du coton. Oui elle est humaine. Elle le voit, que parfois elle tourne en rond. Et avec son accent portugais, elle me dit « comme un hamster »…C’était mignon.

Et puis elle change, ne raconte plus: « Je fais beaucoup de rêves, depuis toujours. Il y a quelques jours j’ai fait un rêve que je ne peux pas divulguer », et elle fait des gestes avec ses bras, « je ne veux pas qu’il parte dans …. ». Je suppose qu’elle veut dire, l’air, l’Univers. « Pourtant je ne suis pas…. ». Elle me regarde et ses yeux sont comme des fenêtres sur l’eau. « J’ai vu la haine. Une grande haine. Alors je sais que je dois travailler pour ne plus tourner en rond. Peu importe ce que cela coûtera. Car ma haine est liée à celle-ci. Toutes les haines son liées ». Et de son doigt tendu, elle me montre la haine, là-bas.

Je lui enverrai le nom des bandes-dessinées humoristiques dont je lui ai parlé, pour son fils. Il a quatorze ans, il est l’aîné, un gentil garçon, avec de l’humour, un peu renfermé et qui entre dans l’adolescence. Je lui ai dit que mon fils en lit beaucoup, je crois qu’il y prend goût, il me fait rire et je ne parviens plus à garder mon sérieux quand il désamorce des situations avec autant d’habileté.

Cette conversation avait commencé ainsi, par les bandes-dessinées. Elle aime son métier qui lui permet beaucoup de rencontres, elle aime apprendre. Puis elle m’a parlé d’ ABRAM. Le nom ABRAM est l’acronyme de « Associação BRaços Abertos ao Mundo ». « Association bras ouvert du monde », comme le nom du prophète qui se trouve à l’origine des trois monothéismes, la figure unificatrice et fondatrice du patriarche leur semblait inspirante. D’abord parce qu’ils sont convaincus que l’humanité a bien plus en commun que ses nombreux sujets de discordes et ensuite, parce que, comme le dit l’adage, « la foi déplace des montagnes ». Et tout projet commence par un acte de foi en l’avenir. En bref, un monde plus ouvert.

Je ne sais pas pourquoi, cette discussion m’avait beaucoup fatiguée. J’ai fait une sieste. J’étais plus fraîche en me réveillant. Mais ça n’a pas duré longtemps. Et j’ai compris que je voulais écrire cette histoire.

Les enfants viennent de monter se coucher. Nous avons mangé une soupe de courgettes au boursin, du riz et un œuf. L’Amie, la marraine de mon fils cadet est là ce soir. Elle l’a aidée à faire ses devoirs, huit pages de mots à écrire. Il n’est intéressé que parce qu’il peut toucher, il faudrait qu’il puisse toucher les mots.

La cuisine est rangée. Je suis montée pour le bisous du soir, bref. Alors mon fils m’a fait promettre un long câlin pour le lendemain. Et j’ai demandé à l’aîné les titres de ces bandes-dessinées humoristiques. Je vais les envoyer.

Avant de reprendre l’écriture, l’Amie et moi échangeons à propos de cette rencontre. Et très vite elle se pose la même question que moi. Comment cette femme peut-elle se sentir bien au Luxembourg dont le style de vie est si différent de là où elle a grandi ?

Le Luxembourg est un pays qui n’impose pas d’embrasser sa culture, de changer son prénom pour des raisons de naturalisation, de se cacher. Toutes les communautés y sont représentées et les luxembourgeois s’y intéressent. Les associations de toutes cultures sont invitées à se présenter, à se mélanger, à se faire découvrir. Donner permet d’aimer. C’est mieux que de se voir imposer. Et pour cela il faut de l’espace, pouvoir raconter son histoire et l’autoriser à exister. Il y a de l’espace.

Enfin, c’est mon avis et je pousse un cri.