Les enfants, les étoiles et le temps

En Laponie, au fin fond de la forêt, une vieille dame assise sous sa tente dans une peau très chaude, une peau de dame aimante, autour d’un feu, fume sa pipe. Elle conte aux enfants du village ce que l’esprit de Noël apportera cette année. Elle entend les voix de la forêt et celles des contrées lointaines. Ils sont quelques uns aux quatre coins du monde à conter la même histoire au même moment. Des hommes et des femmes qui parlent tous en même temps, mot à mot, le même langage. A ce moment précis, ils passent le relais à des bambins curieux . Et racontent l’histoire du temps.

Et les mots disent:

« Au moment précis où je vous parle, mes enfants, le temps s’égrène comme un roc qui se casse en milliers de cailloux. Il ouvre sa caverne. Car le temps veut libérer son secret et relancer sa roue. La grandeur de sa tâche sacrifie peu de larmes, qu’il n’a pas, mais beaucoup de souffrance, qu’il a accumulé. Le temps ne fait cela que tous les mille ans. C’est le nombre d’années qui lui sont nécessaires pour recommencer à chaque fois ce travail de titan. Il pousse et déplace les pans des murs pour laisser passer sa volonté. Il veut créer une nouvelle histoire, cachée dans un secret. Il sait que chaque histoire tire sa révérence sans jamais s’en aller vraiment. Elles restent là où elles sont nées. Alors le temps fait de la place. Pour les nouvelles. Il dit chaque fois ce qu’il sait. Chaque fois un nouveau secret.

Il remonte les murs des cavités de son sablier de cristaux, le long des parois et fait vaciller les points d’attache, un à un. Les ancrages, les nœuds bien serrés et toutes sortes de chaines qu’on lui a imposées au fil de ses années commencent à céder. Les démons de cordes commencent à bouger, ils doivent s’en aller. Et cette année – et les yeux de la conteuse s’illuminent- comme prévu, ils se mettent en route et ils sont nombreux à partir. Le temps espère à chaque fois que l’opération se déroule bien, que chacun aura fait le nécessaire, pour que les anneaux solides qui tiennent les chaînes rompent. Il en faut beaucoup, le plus possible, tous si possible. »

La vieille dame lève ses yeux et regarde au loin. Elle semble voir le temps qui étire son plan et divulgue son secret. Elle dit:

« Je vais vous dire ce que je vois. Des étoiles arrivent. Les unes après les autres, elles s’allument. Elles vont sortir. Elles sont légères et délicates, décidées, elles prennent leur liberté, elles volent. Comme si elles avaient toujours su que ce moment arriverait. Elles sont paisibles, sereines et fortes aussi. Elles quittent la caverne. Des milliers d’étoiles, ensemble, suspendues dans l’air et déjà elles passent la porte, l’ouverture qui s’est agrandie dans la roche. La magie opère. Les voilà dehors. Elles ont une force incommensurable. Si nombreuses. Elles ont beaucoup de choses à faire, à commencer par se nourrir. Elles se nourrissent de leur destinée. Vous sentez la chaleur les enfants ? Les étoiles viennent à vous. »

Et dans cette forêt qui entoure la tente tout à coup un bruissement s’approche comme une brume sur un étang. Les enfants entendent les pas des étoiles et la concentration du temps, le silence. La Dame continue:

« Je les entends. Les entendez-vous ? Je crois qu’il faut suivre ces étoiles, ce secret. Aujourd’hui s’achève une longue attente. Toutes les conditions sont réunies. Souvenez-vous en quand elles arriveront à vous, illuminer vos âmes, s’ancrer dans vos histoires, laissez-les conter, ne les enchaînez-pas. »