« Sunday drives and the Meaning of Life »- (texte en français)

Je me permets ce titre en anglais car il n’est pas de moi mais d’un essayiste virginien. Malheureusement il m’a été impossible de remettre la main sur son nom, je n’ai en ma possession que des copies de son essai, sans la couverture. Son patronyme n’est pas mentionné sur les pages et je n’ai pu le trouver sur internet non plus. Il raconte les « drives » du dimanche en Virginie,- et là commence la délicate œuvre de traduction, quand le mot n’existe pas dans notre langue ou bien qu’à l’inverse on puisse y mettre tant de mots, de sens, propres à chacun. Alors allons-y bien sûr pour « promenade ». Notre « promenade du dimanche », presque dominicale, va commencer. Je n’utiliserai pas Deepl ou autre logiciel de traduction car pour avoir déjà tenté, je sais qu’il est encore plus difficile d’être fidèle à l’essence d’un texte en usant d’une traduction programmée.

J’écris ce texte en écoutant la liste musicale de mon fils ainé. Assis à mes côtés, il a passé sa journée à dessiner et à coller. J’aime beaucoup ce qu’il fait . Pourtant il a été déçu lorsqu’il a dû décrocher un rocher de sa planche, laissant des traces de colle. Très déçu. Je n’ai pas vraiment réussi à le consoler. L’expérience, le plaisir, le chemin, la beauté malgré tout, choisir de voir les choses du bon côté, se perdre se trouver, rien n’y a fait. J’ai dû abandonner, je l’ai laissé à sa tristesse, me disant que ce devait être un blocage obligé ou un beau passage. Il me semblait finalement mieux à même de se trouver seul. Est-ce moi qui ai des doutes sur ma propension à trouver les bons mots, ou lui qui est à même de ne pas m’écouter pour suivre son chemin et réussir mieux? Je suppose que tout est vrai et ça ressemble à une promenade. Toujours est-il que je suis donc partie à la station service acheter deux trois bricoles, excuse divine pour prendre l’air sous la pluie et le laisser à sa route. Lorsque je suis rentrée, il avait repris ses travaux, un papillon jaune et bleu, magnifique. Dessiné à main levée, j’aime voir son geste d’artiste déjà. Ses doigts pliés sur le crayon me donnent confiance.

Je me suis imposée comme contrainte d’écriture d’écouter ses chansons, -d’habitude je n’utilise que les miennes-, mais j’ai pensé m’ouvrir un peu, me laisser guider, en espérant ne pas perdre le fil de mes pensées. Mais vous verrez que finalement, très peu seront les miennes. Très agréable surprise, je me suis laissée faire. Je m’assouplis. Et puis j’ai découvert que je peux être deux. C’est un peu lui qui chante chacune d’elle, puisqu’il aime. Et je le laisse m’accompagner car mon fils est bon, généreux, doué d’amour. Et puis il est très sympa, il ne rechigne pas à en changer une ou deux lorsque je n’arrive vraiment plus à écrire. Je ne citerai pas de nom d’artiste.

Partir en voiture sans savoir où, ni combien de temps, sans but et sans carte, si ce n’est qu’il faille être rentré pour le souper, -par habitude je suppose-, voilà par quoi l’auteur commence. Et pendant ces heures à s’enfourner dans les paysages, découvrir tout et rien, en image et en pensée, s’arrêtant ça et là pour une tasse de café dans un magasin en pleine campagne, se postant sur un pont pour entendre une rivière, petite, devenir tumultueuse à l’approche de l’orage, quand le « Sycamore » tendre continue d’enfoncer ses racines jusque dans sa chair, près de la grange dont le toit troué laisse présager de son âge,-et à y regarder de plus près on peut lire  » à partir d’ici, deux kilomètres vers le sud et cinq-cents mètres vers l’Ouest »-, l’auteur écrit le sens de la vie.

Je vais essayer de vous faire partager son voyage, y ajoutant ça et là ce qu’il m’inspire au gré de ce « Sunday drives ». Je dois dire que je trouve l’exercice de traduction difficile, garder l’essence d’un texte est un vrai métier mais je vais le faire. J’ai envie de partager ce plaisir.

Il continue donc. La promenade du dimanche produit un sens de l’appréciation que chacun d’entre nous souhaiterait pour ses enfants. Une curiosité fraîche derrière chaque virage, chaque tournant. Un mélange de joie à se savoir toujours les premiers sur les lieux, de confort à porter un désir bien vivant. Oh bien sûr les enfants savent qu’ils ne sont pas les premiers, mais alors on vient leur conter quelques histoires des gens qui étaient là avant eux.

La route change de rythme, rapidement elle accélère. Importe t-il qu’il y ait une limitation de vitesse, une structure ou des règles ? Les conventions sont bien peu de chose lorsque l’on veut arriver vite, même si on ne sait où exactement, livrés à notre instinct, nos pensées, tant que nous sommes en mouvement, laissons-nous guider- j’ai aimé cette accélération.

« De là où tu es, tu ne peux pas y aller, n’y va pas ». Nous avons tous entendu ces mots futiles, au moins une fois. Etonnement ou non, nous sommes toujours les premiers à nous avertir de nos propres peurs. Si nous y échouons, d’autres s’en chargent. -Et de préciser qu’il suffit parfois d’un regard-, les reproches sont silencieux, les silences complices, ça je l’ajoute. L’homme assis sous son vieux porche sur son rocking chair n’est pas nécessairement sage, mais il nous envoie quand même son regard. Parfois l’homme sourit seulement, lorsqu’on lui demande une direction, et cela suffit à se poser la question, à remettre en question notre « promenade du dimanche ».

Et mon essayiste d’ajouter « Peut-être que je n’y arriverai pas mais au moins je vais essayer et je verrai ce qui arrivera », en souriant. « C’est l’essence même de l’essayiste d’essayer, de faire l’effort, de tester. Je prendrai la première à droite à la prochaine fourche et je verrai bien où cela me mène. Tout est question d’exploration des possibles, de questionnement et de fantaisie, tout est là et là, on s’amuse.

Jusqu’à cette phrase, je n’avais pas envisagé qu’il puisse s’amuser. Maintenant je le vois jovial.

Il reprend. Trouver des connexions là où il nous semblait ne pas y en avoir, c’est de l’amusement. Elles apparaissent sous forme d’un pressentiment, tourner à droite au lieu de tourner à gauche, et rien de plus. A cela j’ai envie d’ajouter que tout est langage -comme dirait Lacan et bien d’autres- et pour l’avoir vécu, pour être de celles qui écoutent ces signes, ces gestes, ces actes manqués, ces chansons qui viennent surprendre, ces bons mots, c’est indéniablement un plaisir jubilatoire. Dois-je vraiment écrire cela en écoutant Mickael Jackson ?

A partir d’ici, je lui laisse la parole:

« Et puis, c’est sûr -écrit-il- je reviens toujours d’où je suis parti. Chez moi. « Home ». Toutes les routes me conduisent à la maison, au final. En fin de compte, tout est connecté. C’est la définition même de la promenade du dimanche, être rentré chez soi avant la fin de la journée. On peut se demander si cela vaut vraiment la peine de faire tout ce chemin, d’écrire tous ces mots pour finalement juste rentrer chez soi et aller nulle-part ailleurs ?

C’est la vie.

A la recherche de Dieu ou de sens, les essayistes peuvent très bien réserver un ticket aller-retour, disons, pour un voyage au Népal, préfigurant ainsi de leurs majestueuses attentions. Il n’en reste pas moins que la destination finale est toujours la même, « Home ».

Approcher un concept si simple et familier que celui de « chez soi », depuis l’angle du voyage à l’étranger ne fait que vendre de belles épiphanies, aussi exotiques soient-elles. (A ce sujet le travail de beaucoup d’écrivains expatriés les amène presque toujours à s’en retourner chez eux).

Un peu comme une église, la traditionnelle promenade du dimanche nous invite à considérer la nature circulaire de toute chose. On pourrait ainsi l’appeler un rituel.

Il note qu’il n’y a rien de linéaire dans les collines du Piedmont – Virginie-Occidentale-. La région est largement agricole et donc soumise aux rythmes des saisons. Il n’est pas vraiment de distance dans cet état. Mais la vie a changé. On ne se déplace plus que pour des objectifs bien définis, il n’y a plus beaucoup de promenades du dimanche, si ce n’est pour aller visiter un proche, voir l’Automne avant qu’il ne disparaisse ou encore trouver les meilleures promotions au centre commercial – les fameux « Mall »-. Certains lisent encore, très peu écrivent, encore moins des essais. Et de continuer, me dit-il, de ce que cela dit de leurs valeurs, ce que je fais en vaut-il la peine? Certes, je ne gagne pas vraiment ma vie à écrire, est-ce parce que nous sommes si peu nombreux à écrire? Cette question n’est assurément pas très originale et semble vouloir définir ce qui est bien ou si ce qui est bien est nécessairement synonyme de populaire.

Au bout du téléphone du service publique ? Plus personne de bien. Ou sont les « Jeffersons » et les « Madisons » (ces hommes du Piedmont) quand on a besoin d’eux? Ils sont plus occupés à inonder les télévisions avec des informations à sensation -que tout le monde meurt d’envie d’entendre aujourd’hui-, que de se soumettre à un questionnaire de popularité. Pareil pour les célébrités ou tout autre histoire.

Le monde entier regarde. Le monde entier regarde. Le monde entier regarde.

Le monde me regarde moi. Moi. C’est moi qu’il regarde. Oui j’y étais. Et vous tous aussi probablement. Si ce n’était physiquement au moins devant votre télévision. C’est ce que le monde entier regardait: la convention de Washington de 1968. Des chants se sont levés autour de moi -dans les rues, les parcs, les salles de convention-, et j’étais ce jeune journaliste qui sympathisait avec les protestants. On aimait alors que je nous appelâmes « les participants observateurs ». Juste pour être à Chicago en ce mois d’août, j’ai quitté ma Virginie rurale et j’ai roulé sans m’arrêter dans ma Volkswagen blanche terne toute cabossée. J’allais faire la différence. Si je ne pouvais pas être en Tchécoslovaquie pour assister aux derniers jours du « Printemps de Prague », alors je devais être à Chicago.

Je me souviens de tout cela parce qu’au moment où j’écris ces mots, vingt-huit ans plus tard, une autre convention se tient à Chicago, la première depuis 1968 et je n’y suis pas. Je ne regarde pas. Pourquoi? Est-ce que la réponse à quelque chose à voir avec le fait de ne pas avoir envie de commenter une arène médiatique? Pas non plus l’introspection d’un homme un peu plus sage qu’hier? Moi.

Donner un sens à l’expérience. Qu’est ce que signifie exactement vivre? C’est une des choses que l’on peut faire lors des promenades du dimanche, chercher réponse à ces questions. Mais ce n’est certainement pas en sautant dans le premier avion pour aller à la prochaine convention politique, au prochain rendez-vous professionnel ou encore en allant à un rendez-vous avec notre destinée.

Alors que nos vies se mesurent à l’aune du contenu d’une cuillère à café, la cadence des évènements marquants et sensationnels balaie l’histoire, les jours s’entassent comme de vieux journaux que l’on garde pour les relire, et je me trouve à – de moins en moins- me demander ce qui arrivera demain. A la place, j’essaie tout simplement de rassembler les morceaux dentelés d’un puzzle ni proprement ni clairement coupé.

Et c’est ainsi que j’ai été attiré par l’essai littéraire. La route m’a invité, dans la tradition ancienne et presque perdue des « belles lettres » (en français dans le texte initial), où l’écriture est une fin en soi, pas forcément pratique ni informative. Un essai n’a pas pour but de délivrer des informations que l’on puisse utiliser. Il reflète plutôt une conscience de soi aiguë: ce qui était et ce qui nous attend- comme une route prise par un conducteur le dimanche. « L’ambition de l’essayiste n’est pas moins que d’être conscient de sa dette envers l’histoire, les bourses d’étude, la littérature et les nuances les plus aiguës du langage. » Citation de Cynthia Ozick dans son essai « It Takes a Great Deal of History to Produce a Little Litterature », cet essai doit son titre aux mots du romancier Henry James.

Ma conscience est celle du temps et du lieu. Ma dette revient au « Piemont » de Virginie.

En lui-même, un essai ne veut pas dire grand chose, n’a que peu d’importance. Il ne fera certainement jamais les gros titres ou du bruit dans une interview du dimanche matin que vous manquerez de toute façon. L’histoire n’écrira rien sur les promenades du dimanche, ce qui s’y est passé ou sur les quelques différents scenarii étudiant des routes qui n’ont pas été prises. Mais je serais prêt à parier que l’inspiration narrative des écrivains est toujours éclairé au cours de promenades du dimanche. Parce que si l’on ne soulève pas trop de poussière, on peut voir à des kilomètres. Cela peut même vous conduire au sens.

Mais une promenade du dimanche sur une route poussiéreuse n’est rien de plus aujourd’hui que trop d’informations à l’Age de l’Information.

Il y a tellement de pensées à trier. Il faudrait une bonne pluie pour les lire toutes avec clairvoyance. Pour de nouveau voir le monde comme un enfant, pour que les nuages de poussière et les nuances de gris ne produisent pas de confusion. Il pleut ou il ne pleut pas; ces vérités tautologiques sont les seules que nous reconnaissions avec toute certitude – disait Wittgenstein, dont le travail m’a un jour tellement captivé que j’ai fait le voyage jusqu’à Vienne pour étudier auprès de ses disciples-. Je suis plus âgé maintenant et je me demande si les choses pourraient être plus simples que alors/ou.

Car si nous pouvions parler à la naissance, nous dirions probablement « le Monde est Un ». Faire des distinctions, voilà ce que sont l’enfance et l’apprentissage. Maman, papa; moi et les autres; la vie et la mort et apprendre les mots qui tracent les différences. Plus la ligne est fine, mieux c’est, et vraisemblablement plus éduqué(e) et connaisseur(se) nous deviendront. C’est dit.

Le vieil homme redevient l’enfant. C’est dit aussi. J’espère que je redeviendrai un enfant avant de mourir. Un vieil homme avec à ses côté sa vieille femme en promenade du dimanche. Nous saurons que ce que nous voyons, ce que nous pensons sera altéré par les souvenirs, l’observation, les pensées issus de notre précédent voyage et ceux d’avant, superposés dans le temps.

Au moment de ma mort ils mourront aussi et je le saurai, car ils vivent à l’intérieur de leur propre conscience. D’où l’envie d’écrire! D’écrire, de créer des connexions, de tout lier ensemble pour ne faire à nouveau qu’un.

C’est ça revenir à la maison. Pour moi. En Virginie. »

FIN

J’espère que vous aurez apprécié la promenade qui me concernant vaut la peine d’être détourée, détournée, envisagée, gravée.

De là à retourner dans mon Berry natal, il n’y a qu’un pas. Au bout de plus de vingt-cinq ans d’expatriation, je suis d’accord avec lui. On peut faire le tour de la planète, s’y trouver, s’y perdre, partir à la conquête, se reposer, se stabiliser, y découvrir milles personnes et autant de traditions magnifiques ou moins, on ne fait jamais que tourner autour de son noyau. Celui qui nous a vu naître, grandir, un tant soit peu que l’on ait eu la chance de s’enraciner un peu. Mais tout n’est-il pas noyau ou racine ?

J’ai pas mal voyagé de pays en pays, d’expériences en expériences, de livres en livres, de danses en danses, etc.. et puis l’écriture est venue à moi pour me dire qu’il était temps de m’en retourner, et pour cela j’ai fait de ce chemin une promenade du dimanche. Mais, – me direz-vous-, qu’irais-tu faire à Bourges? « Indeed ». Comme diraient les anglais. Et bien si je ne vais pas à Bourges, peut-être que Bourges peut venir à moi, nue, belle et sincère.

Je remercie mon ami qui habite à plus de 9000 km pour avoir partagé cette découverte avec moi, avec tant de générosité et de délicatesse. Il était là au détour d’un virage et nous nous sommes arrêtés prendre un café. Il m’a parlé de cet homme sage qui a écrit cet essai, nous l’avons tous les deux enregistré, chacun le lisant à sa manière, nous rapprochant ainsi un peu plus chaque jour d’un retour à la maison.

Cette exercice de traduction est la dette dont je m’acquitte envers mes parents pour leur bourse d’étude, envers mes psychanalystes pour avoir su faire advenir leur désir (et ne pas m’avoir fait payer trop cher), à Fernand -repose en paix mon ami- pour avoir été aussi un guide, à mon époux pour m’avoir soutenue de ses larges épaules (car il avait horreur des promenades du dimanche), à mes amis pour m’avoir aidée tant et si bien dans les moments où mes forces avaient été pliées. A ma famille qui m’a accompagnée hier et encore plus aujourd’hui et à tous ceux qui ont bien voulu prendre ce train des mots avec moi. A Aki, pour être revenu dans ma vie au moment où j’en avais le plus besoin et m’avoir portée sur ce chemin avec tant d’amour et de générosité. Je suis tellement heureuse d’avoir pu apporter ce texte à la langue française. Je pense qu’il n’a jamais été traduit à ce jour et même si ma traduction est celle d’une traductrice très amatrice, elle est surtout celle d’une admiratrice peut-être un peu avertie. Quel privilège! Le langage n’a pas d’orthographe ni de langue maternelle mais Dieu qu’il fait bien son foutu boulot de transmission et de connexions! A croire qu’il est une mère. (Et oui j’aime bien jurer parfois comme une mère maquerelle en fin de mois).

Rétrospectivement, je n’ai pris que des chemins de traverses aussi appelés des « Sunday drives ».

Je rentre à la maison.

Et il n’est pas dit que l’histoire n’écrive rien sur les promenades du dimanche. A commencer par moi, dans une cuillère à café.

Encore une chose. Cette ligne dont il parle, il y a à mon avis des milliers de manières de la tracer fine.

Mon plus jeune fils Henri, ce soir au coucher, me montre la photo -toujours la même-, de son père, lui et son frère, prise par moi, à la descente d’un avion. Il avait peut-être deux ans. Il me dit ‘je suis triste depuis que l’on est séparé’. Je lui réponds que c’est bien d’être triste, on vient nous dire des choses importantes. Et peut-être que nous apprendrons de cela. Et demain, je l’emmène en promenade du dimanche!