Des ogives dont la clef…

Il enleva sa veste, la posa sur l’assise sous ses fesses et s’accorda un moment au comptoir. Il commanda une bière pression. Sa voix était discrète et ferme, une voix en retrait qui touche. Assis sur un vieux tabouret de cuir rouge, il regardait le patron baisser le robinet de la tireuse et verser deux centimètres de mousse blanche d’une blonde dorée dans un verre à bière. Elle glissa jusqu’à lui. Il s’en saisit, but quelques longues gorgées fraîches puis la reposa délicatement. Ses doigts étaient longs et ses ongles bien coupés, peut-être même limés, propres. Il pouvait avoir une quarantaine d’années, un regard posé, des yeux très clairs, il semblait timide bien que ses gestes étaient extrêmement assurés.

Il se tourna alors un peu vers la droite, le patron était occupé à essuyer des verres et remplir de petits bols de gâteaux apéritifs. Environ toutes les dix minutes il regardait dehors comme s’il attendait quelqu’un. L’homme posa sa main droite sur sa cuisse et son coude gauche sur le comptoir, un genou glissé sous l’avancée en bois couleur acajou et ses chaussures en cuir d’Autruche grises réhaussées de chaussettes bleues, posées sur le marche pied en laiton. Le bar était peu éclairé, ce qui le rendait chaleureux. Quelques tables étaient occupées. L’une par un groupe de trois jeunes filles dont les sacs d’école étaient posés aux pieds des chaises. Deux buvaient des bières et la troisième un chocolat chaud. L’une portait un chignon coiffé-décoiffé et une veste en cuir, l’autre portait ses cheveux longs, bruns, sur un pull des années quatre-vingt d’un vert paysage, la dernière aux cheveux courts, piercing sur le nez, était très jolie. Des yeux verts soulignés de noir, elle avait opté pour un chemisier blanc dont les deux derniers boutons restaient détachés. On y devinait un pendentif de couleur, qui lui donnait une touche de sensualité égayée.

Une autre table était occupée par des hommes en costume noir au bas de pantalon serrés, chemises blanches et cravate bleue nuit. Dans le coin sur la banquette deux femmes discutaient, un maxi cosy posé à côté d’elles. Le bébé devait dormir, on ne l’entendait pas.

Tous ayant l’air très détendus, l’endroit était tout à fait agréable.

Arriver si tôt n’était pas dans ses habitudes.

Tout était parfait, calme.

La discussion lui avait échappé vite, sa finalité lui avait glissé entre les doigts. Il ne parvenait plus à sentir son parfum, il se trouvait dépourvu de toute vision et à la fois rempli d’une grande sensibilité. Elle était devenue plus féminine que jamais. L’effervescence des derniers jours avait laissé place à un sentiment de volupté. Il se sentait comme un oiseau dont l’envol est suspendu au vent, aux bruits, à la faim, à son esprit rusé.

Il avait à maintes reprises soutenu sa volonté, qui lui échappait à présent, le gardien de la porte pourtant avait été interpellé et s’apprêtait à partir.

Ses deux mains entourant sa troisième bière, il jouait à faire tourner ses doigts sur le bord du verre. Le bar était devenu bruyant, vingt-trois heures sonnantes et il espérait encore ne pas se faire apostropher. Un voisin, un client, un ami. Son échine était un peu courbée dans une attitude concentrée et constante. Il portait un pull gris fin et ses épaules étaient baissées, lassées, tranquilles, on aurait dit qu’il n’attendait rien. Et c’était assez rare pour qu’il le souligne lui-même.

Il quitta le bar vers une heure du matin, après avoir payé et remis sa veste. Quand il sortit, l’air était humide, il avait plu, les trottoirs étaient pleins de ces joyeux fêtards du samedi soir, sortant du cinéma, des restaurants. Certains partaient en soirée.

Il n’avait qu’une idée en tête, ne plus s’arrêter. Il marcha longtemps. Dans les rues sombres et ouvertes, le long des quais, la température douce était apaisante et il allait sans but. Un sourire se dessina son visage. Il mis les mains dans ses poches.

C’était donc cela la liberté. A en jauger par sa soirée au bar, c’était plus qu’une nécessité, c’était un destin.

Il arriva à l’île de la Cité. Marrant comme cet endroit lui rappelait tant de souvenirs et finalement peu d’histoire. L’étroitesse des trottoirs ne laissait planer aucun doute sur leur fonction. Ils ne disposaient pas d’une largeur suffisante pour pouvoir s’y arrêter, uniquement voués à passer d’un point à un autre. On ne pouvait être ici que des voyageurs. Il enjamba donc la Seine jusqu’à la berge de l’autre côté et arriva bientôt au Pont Neuf, tout au bout.

Le plus ancien pont de Paris. C’est là que ses pas l’avaient mené. Un pont dont les caves reliées par des souterrains avaient été bouchées autrefois. Les arches étaient impressionnantes, comme si ce pont avait voulu s’installer coûte que coûte et qu’il avait dû s’affirmer au moyen de lourds attributs. Le pont enjambe le fleuve et le rencontre. Un pont lourd, un pont solide, un pont protecteur.

Chose étrange, ce soir il n’y voyait que du vide. Était-ce cela la sensation qui annonçait un changement? Lorsque plus rien n’a de sens, plus rien n’existe vraiment, plus rien n’est réel? Il se rendit au bord du parapet et de là contempla le bout de l’île. Puis il se retourna vers la Notre Dame de Paris. Il était si près qu’il pouvait presque la toucher. La vue de la grande dame lui réchauffait les sens, les muscles, le ventre même, depuis ses aiguilles brûlées.

Il avait choisi ce jour pour retourner dans ses bras.

Il le savait. Sa peau avait dédicacé son corps de sa plume délicate comme un tatouage sur un mouchoir de lin blanc, il était imprégné d’une odeur, d’une chaleur, d’une vie qui venait de lui ravir sa liberté et lui en donner une autre, de mots écrits en lettres noires sur un bout du temps. A son corps défendant, il avait dû agir pour protéger son âme. La suite s’annonçait surpeuplée.

Dans la Cathédrale, les ogives se croisent à la clef de voûte et s’élèvent à une hauteur qu’un simple individu ne peut envisager sans y projeter sa vision très lointaine et devant ce spectacle architectural son regard portait tout simplement au-delà.

Le changement inaltérable était en mouvement et lorsque le jour se lèverait, il serait installé sur la scène de sa reconstruction.

Sa dame avait pour le moins mis du temps mais avait envisagé une pendaison de crémaillère sous des hospices rajeunis. Esmeralda était-elle morte?