La complainte des oiseaux

-Si tu me courtisais, je crois que je pourrais retomber dans tes bras. Je veux dire, ils sont un peu loin là pour le moment, mais il y a de l’espoir.

-J’aime quand tu fais de l’humour, tu sais bien que j’ai essayé. On joue aux cartes ce soir ?

– Oui, si tu veux. Je vais mettre un peu de musique.

– …. c’est quoi cette musique? C’est sur Spotify?

-Mais oui… c’est de la musique créole, Boda Azul, Teofilo Chantre, peut-être du Cap-Vert.

-OK, tu es sûre là? C’est un peu « veillot » non? Un peu traditionnelle comme musique.

-Oui je sais mais pour le moment j’adore. Bon, tu joues ?

-Oui j’arrive. J’essayais juste de te faire changer de chanson.

-Et je prends la main.

-Et ça veut dire quoi cette chanson?

-Balle bleue..

-Tu parles le portugais toi, maintenant ?

-Tu sais on parle toutes les langues mais on ne le sait pas.

-Ah non, moi je ne parle que le français! Tu comprends le portugais, sans rire?

-Non, pas moi. Mon cerveau à l’intérieur. Pas celui qui te parle là, l’autre.

-Qu’est ce que tu me racontes ?

-C’est très simple. Ces petites chansons qui arrivent inopinément jusqu’à nous… tu sais, qui sifflotent dans la tête, et bien c’est nous. Enfin l’autre. Enfin…. l’autre cerveau.

-Quoi?

-Oui. Le cœur si tu veux. Et si je les écoute… Je veux dire si je me demande consciemment quel est le titre, quelles sont les paroles…en général, je m’aperçois qu’ils ont un rapport avec mon histoire du moment, ou mon questionnement…Donc c’est bien que je les comprends, au moins inconsciemment.

-Oui bon, c’est vrai que tu te questionnes beaucoup.

-Enfin bref… je me laisse guider. Alors s’il faut pour cela que je traduise une chanson, je le fais. En plus on a les mêmes goûts mon cœur et moi, ou bien à nous deux, on en a beaucoup. Mais pour cette chanson, je n’ai pas trouvé les paroles sur internet, j’ai demandé à une amie portugaise.

-Sérieux. Hé!…. c’est pour moi celle-là, Roi sur Dame.

-Ah, oui pardon. Donc….oui, sérieux.

-T’as du temps pour ça toi? Et ton amie aussi?

-On verra. Parfois je lui rends des services.. et on se voit de temps en temps, on passe des soirées ensemble, on est amies quoi, donc oui pourquoi pas ? Et puis du temps, j’en gagne. Il est probable que ces paroles me « parleront » en plus du style de musique qui me fait du bien.

-Te « parler » de quoi?

-De moi, de ma vie, ce que je dois faire, ce qui se passe pour moi, ou ce qui va se passer, ce qui est passé.

-C’est un peu bizarre ton truc.

-Oui, bon, tu me poses la question, je te réponds. Tiens par exemple, tu te souviens quand mon mari m’a quittée? Quelques mois avant j’ai commandé plusieurs partitions de piano – qui soit dit en passant vont me raconter des choses pendant longtemps, parfois cela prend des années- enfin bref, la première partition que j’ai joué était une chanson J.J Goldman, « Puisque tu pars », « et puisque tu penses comme une intime évidence que parfois tout donner n’est pas forcément suffire.. », tu te souviens de cette chanson?

-Oui. On avait quoi, vingt ans?

-Oui, à peu près.

-Et tu crois que c’est ce qu’il pensait, ton ex- mari ?

-Je ne sais pas peut-être que je savais. Il m’a quittée quelques mois plus tard. Peut-être qu’on m’avait prévenue, ou que c’était moi qui voulait que l’on se quitte. « J’aurais pu donner tant d’amour et tant de force, mais tout ce que je pouvais, ça n’était pas encore assez. Dans ton histoire, garde en mémoire, notre au revoir, puisque tu pars ». Ou peut-être était-ce un rappel de mon histoire, tu sais, je crois que tout est connecté, plusieurs vérités prêtes au même moment qui se mettent à parler en chœur.

-Tu pousses un peu là non?

-Possible, mais deux mois plus tard, je me mettais à écrire et puis à rejouer du piano. Comme si j’étais libérée de quelque chose. Puis je me suis fêlée le ménisque du genou. Et puis un mois après, j’ai appris que mon mari partait, du jour au lendemain. Et le ge-nous, le « je-nous », était brisé, ou demandait à naître. Tu vois? Tout est vrai.

-Alors si tout est vrai, ça te sert à quoi de faire toutes ces connexions et ces conversations avec toi-même ?

-A rien.

-Haha! Tout ça pour ça ?

-Oui, je les observe, je les écris parfois, je les crois et je les laisse faire.

-Et donc? La morale de cette histoire?

-Haha, il n’y en n’a pas. Je suis nulle en morales d’histoire, mais je me sens vivante, et parfois, au bout de quelque temps, je peux me raconter.

-Et donc, tu me demandes de te courtiser parce que tu as écouté ou vu quoi?

-« Our Serenade » de F. Schubert, Improvisation au saxophone, Mulo Francel et Nicole Heartseeker. Je suis dans ma période vents, trompettes, saxophone, hautbois…et dans ma période coeur, et heartseeker, ça s’y prête, « chercheur de coeur », non?

-Ha, parce que même les mots font lien? Tu me fais écouter?

-Oui bien sûr. Voilà.

-C’est joli.

-Oui

-Tu es belle tu sais quand tu me racontes, même si je reste perplexe.

-Je ne te demande pas de me croire ou que tu me donnes raison. Mais j’aime… quand tu me dis que je suis belle … tu me courtises ce soir ? Et tu sais quelle chanson me vient à l’esprit là, maintenant?

-Non..ha ha ha , je m’attends à tout.

-« Speed »

-Haha, tu veux que je me dépêche ?

-Il faut croire….

-Ok- T’es libre ce soir? Là, tout de suite maintenant ? Parce que je te trouve très séduisante (même si tu es très très bizarre)…haha.

-Oui, je suis libre, viens. (Sourires).